On a écouté

Pour les articles sur des concerts, c’est ici.

Légende de la notation

¶ On n’aime pas vraiment. ¶¶ On aime bien. ¶¶¶ On aime beaucoup. ¶¶¶¶ On adore. Comme Le Babillard ne fait pas la critique de toutes les nouveautés, et comme nous, rédacteurs, préférons généralement parler de ce qui nous a paru digne que nous dépensions notre énergie, le lecteur ne s’étonnera pas que les notes, la plupart du temps, soient bonnes.

Le symbole est appelé « marque de référence » — c’est son nom qui nous a incité à le choisir, ainsi que le fait qu’il ressemble un peu à un soleil. Il distingue les disques que nous voudrions noter encore un peu plus haut que ¶¶¶¶.

¶¶¶ La Tombelle loin de la tombe

Fernand de la Tombelle : Mélodies · Tassis Christoyannis, Jeff Cohen

Fernand de la Tombelle, baron de son état, est une de ces figures qui semblent sortis de romans. Compositeurs, certes, organiste, on le sait, co-fondateur de la Schola Cantorum et professeur d’harmonie en ses murs, mais encore sculpteur et astronome, il faut ajouter au roman que son père mourut assassiné par deux voleurs qui n’hésitèrent pas, pour commettre leur méfait, à utiliser une hache — scène en elle-même assez étonnante que celle de cambrioleurs qui s’encombrent d’une hache pour se débarrasser des gêneurs. Sa mère, quant à elle, fut élève de Liszt ; quant à Fernand de la Tombelle lui-même, il… Lire la suite

¶¶¶¶ Il n’y a pas si loin du Concert Spirituel à l’Opéra

Mondonville : Isbé · Purcell Choir, Orfeo Orchestra, György Vashegyi

Des neuf opéras de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, voici le tout premier, créé en 1742, Isbé — à ne pas confondre avec Issé de Destouche, 1697. Mondonville est alors bien connu comme violoniste virtuose — il utilise d’ailleurs les « Sons harmoniques » qui donnaient leur titre au recueil de ses sonates pour violon et basse « œuvre 4e », en 1735, dans Isbé à l’acte III —, et également comme compositeur de motets qui font les délices du Concert Spirituel. Quelques années plus tard, en 1749, son Carnaval du Parnasse éclipsera la première version de Zoroastre de Rameau ; et encore un peu plus… Lire la suite

¶¶¶ Les plaisirs ont choisi pour asile…

Lully : Armide · Les Talens lyriques, Christophe Rousset

Armide de Lully fait partie de ces œuvres du patrimoine musical français qui, bien qu’en fait assez rarement jouées, jouissent d’une solide réputation. Il faut dire que le livret annonçait certaines finesses : la fin, par exemple, est-elle heureuse ou malheureuse ? Tout dépend comment l’on considère l’héroïne, justement ambiguë : femme fatale, fatalement dangereuse, mais réellement éprise… Un premier enregistrement ne rendait pas vraiment justice à l’œuvre, bénéficiant d’une direction hors normes dans l’enregistrement hélas dirigé par Philippe Herreweghe qui n’est chez lui ni dans la musique française ni dans l’opéra ; il y a eu, autre gâchis, le DVD dirigé par William… Lire la suite

¶¶¶¶ Souriez, vous êtes haydné

Haydn 2032, vol. 4 “Il Distratto” · Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini

Voilà un disque absolument sans surprise : au fil des trois précédents volumes de cette série « Haydn 2032 », Il Giardino armonico et son chef Giovanni Antonini se sont imposés comme des interprètes de référence pour la musique de Haydn. On n’est donc guère surpris que ce quatrième opus soit une nouvelle réussite.

C’est la symphonie no 60 « Per la Commedia intitolata Il Distratto » qui donne son titre à ce CD, accompagnée des nos 70 et 12. C’est donc sous l’angle du théâtre que ces symphonies sont abordées. Cela ne veut pas dire la caricature ou l’histrionisme. Qu’on écoute plutôt le premier mouvement :… Lire la suite

Les irrésistibles messieurs Couperin

Les Idées heureuses · Jean-Philippe Viret

« Correspondance musicale » — ces mots employés par Jean-Philippe Viret pour décrire (sans doute partiellement) sonnent juste : comme un échange fructueux de musique avec François Couperin le Grand. Pas tout à fait à son ombre, car si plusieurs pièces partent de Couperin, c’est pour l’amener ailleurs, comme on amènerait un interlocuteur sur un autre terrain en partant d’un accord commun — et si « La muse plantine » est presque exactement celle de Couperin « arrangée » pour le quatuor de Jean-Philippe Viret, d’autres pièces sont plus libres.

Oui, un échange fructueux. Mais certains feront-ils pas la mou devant ce qu’ils trouveront « douteux » : comment ! oser ne pas… Lire la suite

¶¶¶ Something to wait for

Waiting for Clara · Julien Hervé, Jean Sugitani

1849–1853. C’est dans ces quatre années que Robert et Clara Schumann composent l’essentiel du programme de ce disque : les Fantasiestücke op. 73 sont composées entre le 11 et le 12 février 1849, les Drei Romanzen op. 94 début décembre, les Drei Romanzen op. 22 de Clara Schumann en 1853, tout comme les Märchenerzählungen de Robert. Enfin, c’est en 1853 que les époux Schumann rencontre Johannes Brahms ; à la page du 1er octobre, dans son journal, Clara note « Visite de Brahms. Un génie ! » Les deux Gesänge op. 91 ici proposés ont toutefois été écrits bien plus tard, en 1864 pour « Gesitliches… Lire la suite

D’un coup d’archet prophétique

Beethoven : Sonates pour pianoforte et violoncelle n°1 et 2 · Jaroslaw Thiel, Katarzyna Drogosz

L’on connaît bien les sonates pour pianoforte et violon de Beethoven, souvent jouées en concert et enregistrées. Qui n’a pas la mélodie initiale de la sonate dite « Le Printemps » en tête ?... L’on fréquente peut-être moins les sonates pour pianoforte et violoncelle, au nombre de cinq, nettement moins jouées, mais qui ont pourtant un avantage musicologique considérable, que n’ont pas celles avec violon : elles couvrent trois grandes « périodes » de Beethoven, comme les concertos pour pianoforte et les symphonies, les premières datant de 1796, et la dernière de 1817. Les sonates avec violon, quant à elles, ont été composées durant les deux… Lire la suite

Persée jusques au fond du cœur

Persée 1770 · Hervé Niquet, Le Concert Spirituel

On l’oublie souvent, mais Louis XIV n’a jamais vu l’Opéra royal de Versailles : ce n’est qu’en 1770 qu’il a été inauguré, pour le mariage du futur Louis XVI avec Marie-Antoinette, avec Persée de… Mais de qui au fait ? Est-il vraiment de Lully, comme le clame la couverture ? Avant de faire un faux procès à cette œuvre et de hurler à l’assassinat, hâtons-nous de bannir les a-prioris. Au xviiie siècle, on ne s’embarrassait guère de jouer les œuvres de Lully dans leur état d’origine ; dès la fin du xviie, en fait, on avait commencé à ajouter des danses, à modifier les… Lire la suite

¶¶¶ Amor, primavera e morte

L’arte del madrigale · Voces Suaves

Le madrigal italien est un genre à la mode au disque depuis quelques années, et à côté d’ensembles dont la réputation n’est pas ou plus à faire (comme la Compagnia del madrigale) émergent de petits ensembles qui sont loin d’être inintéressants et qui ont parfois de belles propositions à faire : nous pensons, par exemple, aux très talentueux Profeti della Quinta (pour Luzzachi et Rossi), et à l’ensemble récent, Voces Suaves, qui propose un premier disque aux éditions Ambronay.

Ce disque propose une anthologie de madrigaux de neuf compositeurs différents, dans une chronologie allant des années 1540 au tout début du Lire la suite

¶¶¶ Portrait pour approfondir

Telemann, Portrait · Divers

Ce coffret, publié par Ricercar, se veut un portrait de Georg Philipp Telemann (1681–1767), publié à l’occasion des 250 de sa mort. Comment résumer une œuvre colossale (plus de deux milles cantates, des centaines de concertos et d’« Ouvertures-Suites », autant d’œuvres de musique de chambre) en huit disques ? Le premier mérite des enregistrements ici réunis, lesquels avaient été déjà publiés auparavant par le même label, est d’aborder tous les genres où s’est illustré le compositeur : on trouvera des concertos (CD 1), beaucoup de musique de chambre (sans doute le domaine où Telemann réussit le mieux), mais aussi la musique religieuse, nettement moins… Lire la suite

¶¶¶¶ Théâtre de salon

Le théâtre musical de Telemann · Ensemble Masques, Olivier Fortin

Après plusieurs opus consacrés à la musique allemande du xviie siècle (Rosenmüller, Weichlein), c’est vers le siècle suivant que les cordes de l’ensemble Masque se tournent, et vers la pléthorique production de Georg Philipp Telemann. La production du Maître de Hambourg est si vaste que de prime abord, on trouve un peu regrettable que ce nouveau disque n’y ait puisé aucun inédit. Ainsi, l’Ouverture-Suite en la majeur twv 55:a1 a déjà été enregistrée par l’excellent ensemble Pratum Integrum, certes pas assez connu en nos contrées ; l’Ouverture « Les Nations » (twv 55:b5 par l’Akademie für Alte Musik Berlin ; le Concerto polonois… Lire la suite

Marbres sous les ors

Alessandro Scarlatti : Passio secundunm Joannem · Chœur de chambre de Namur, Millenium, L. García Alarcón

Au commencement est une exclamation, ou une série d’exclamations : « Oh ! Ah ! Whaou ! » ; ou bien un soupir, que l’on se répète —

la marquise — De quoi soupirez-vous ?
lisette — Moi ? De rien : vous soupirez, je prends cela pour une parole et vous réponds de même.

Ici, on ne soupire pas de rien, mais d’aise et de beauté ; de dolorisme aussi, car ce répons, ce « Plange quasi virgo » qui ouvre le disque n’en manque pas. Il entrelace inextricablement les voix, allonge les lignes, accumule dissonances et surprises harmoniques, pendant que le Chœur de chambre de Namur, remarquable de lisibilité — ici, c’est telle… Lire la suite

Vérité du mythe

Metamorfosi Trecento · La Fonte Musica, Michele Pasotti

On avait aimé le premier disque de l’ensemble La Fonte Musica, Le Ray au Soleyl, qui remontait à 2011 ; on espérait la suite, mais on se demandait si l’aventure allait se poursuivre. Voici la réponse : Metamorfosi Trecento, enregistré en 2013, qui paraît maintenant chez Alpha.

C’est toujours au xive siècle que Michele Pasotti et ses comparses nous entraînent. Le programme fait la part belle à l’ars nova italienne (Landini, Paolo da Firenze, Jacopo da Bologna, etc.), mais réserve aussi un peu de place aussi à sa consœur française (Philippe de Vitry, Guillaume de Machaut, Solage). Si, d’après les historiens, les… Lire la suite

¶¶¶ L’âge de raison

Bach, Telemann, Effervescence concertante · Ensemble Amarillis

Johann Sebastian Bach et Georg Philipp Telemann : le rapprochement tient de l’évidence, plus encore que celui, plus chronologiquement exact, avec Händel. Telemann aurait pu « voler » le poste de Bach à Leipzig — ce que la postérité ne veut pas lui pardonner ; Bach l’a choisi comme parrain de son deuxième fils, Carl Philipp Emanuel, et ce n’est sans doute pas un hasard si ce dernier a fait une bonne part de sa carrière à Hambourg, comme justement Telemann avant lui. Loin de s’opposer, ces deux géants de la première moitié du xviiie siècle se complètent. À l’un la galanterie, à… Lire la suite

¶¶¶¶ « Feu partout ! »

Votez pour moi ! · La Clique des Lunaisiens

Arnaud Marzorati et sa Clique des Lunaisiens — ensemble hériter des Lunaisiens tout court — nous ont habitués à des objets discographiques inclassables : après La Complainte de Lacenaire, chansons populaire du xixe siècle (Paraty, 2015), voici Votez pour moi, projet hors des sentiers battus tant du point de vue du répertoire que de la conception d’ensemble et de l’interprétation — projet, aussi, qui résonne à plein avec l’actualité.

Résonance de la langue d’abord. Dès la première piste, Le Toast du Président, le caractère creux du discours politique de circonstances est pointé du doigt : « La République sera toujours prospère / Tant qu’elle… Lire la suite

In Nomine organorum

In Nomine · Les Harpies

Que peuvent avoir de commun un In Nomine de John Bull et le Lancashire hornpipe Slap and Kiss ? De figurer sur le récent disque de l’ensemble Les Harpies.

Le projet est né d’abord de la rencontre de Freddy Eichelberger avec un orgue, celui de l’église de Saint-Savin, quelque part dans les Pyrénées, un orgue Renaissance, et l’envie d’en faire quelque chose. L’organiste aurait bien pu y proposer un récital en solo, et d’ailleurs il offre à l’instrument quelques grandes pièces seul, mais ce n’est pas un musicien égoïste — d’ailleurs, beaucoup sans doute ne savent pas qui il est, et il… Lire la suite

¶¶¶¶ Buxtehude, le retour

Dietrich Buxtehude : Sonates en trio, manuscrits d’Uppsala · La Rêveuse

La Rêveuse et Buxtehude, c’est une vieille histoire : vieille comme un disque épuisé, « le Buxtehude-Reincken » ; en fait, ce n’était pas il y a si longtemps, 2008, mais cela demeure, comme Purcell, l’une des fondations de l’ensemble. L’ensemble français a en effet des affinités électives avec le répertoire nord-germanique, et y revient pour ce nouvel opus, avec quatre sonates manuscrites de Buxtehude (trois pour violon, viole « obligée » et basse continue, une pour viole et basse continue), accompagnées d’une autre de son contemporain Dietrich Becker, et d’une sonate pour viole et basse anonyme.

L’ensemble des pièces est de grande qualité. On se laisse… Lire la suite

¶¶¶ « Je te salue, ô luth harmonieux ! »

Il Barbarino. Musica per liuto et viola da mano · Paul Kieffer

Ainsi s’exclamait Ronsard dans la dernière strophe de son poème « À son luth », et c’est ce que l’on a envie de dire à Paul Kieffer après avoir écouté son dernier disque. L’on salue à la fois son luth, sa vihuela et son toucher élégant qui, pendant près d’une heure, parviennent à rendre lisibles des pages difficiles et exigeantes — tant pour le musicien que pour l’auditeur — du répertoire savant de la Renaissance italienne et espagnole, créant un doux tapis sonore propre à la méditation ou à l’accompagnement d’une profonde concentration…

Voilà en effet une anthologie bien conçue de pièces italiennes… Lire la suite

¶¶¶¶ Les Cris d’Italie

IT · Les Cris de Paris, Geoffroy Jourdain

« Une légende tenace voudrait que les compositeurs soient d'éternelles créatures éthérées, détachées des contingences du monde où le reste de l'humanité tenterait de survivre en se débattant contre l'adversité. » C’est par cette phrase que s’ouvre le riche livret de présentation du disque IT des Cris de Paris, consacré à quatre compositeurs de l’Italie contemporaine : Francesco Filidei, Marco Stroppa, Luca Francesconi et Mauro Lanza. Quatre pièces bien différentes pour un panorama de musique contemporaine en lien avec la société d’aujourd’hui.

Car le dénominateur commun de ces quatre pièces, c’est bien leur engagement. Eh oui, une musique engagée peut exister ! Deux œuvres, Dormo… Lire la suite

¶¶¶¶ Les Caractères ou les mœurs du piano

Bartók : Danses populaires roumaines, Quatorze Bagatelles, Allegro barbaro, Huit Improvisations sur des chansons paysannes hongroises, Mikrokosmos 5 · Cédric Tiberghien

Après un premier volume très réussi, Cédric Tiberghien continue l’exploration de l’œuvre pour piano de Béla Bartók avec les pièces de la cinquième partie de Mikrokosmos, deux ensembles très différents d’œuvres d’inspiration folklorique (les Danses populaires roumaines Sz 56 et les Huit Improvisations sur des chansons paysannes hongroises Sz 74), l’Allegro barbaro et les Quatorze Bagatelles.

Ce second volume est sans doute d’un abord un peu plus difficile que le premier ; en effet, hormis les bien célèbres Danses populaires roumaines, également connue dans leur version pour orchestre ou dans celle pour violon et piano, le langage de Bartók est ici moins… Lire la suite

Cieux pour archiluth

Giovanni Zamboni, Sonate d’intavolatura di leuto · Simone Vallerotonda

C’est en 1718 que Giovanni Zamboni fait paraître un recueil de onze Sonate d’intavolatura di leuto (« Sonates en tablature de luth »). À ce moment-là, l’instrument est encore joué en Italie — Simone Vallerotonda signale par exemple la présence, au Teatro San Carlo de Naples, de deux luthistes jusqu’à la fin du xviiie siècle —, mais il ne suscite plus beaucoup de répertoire soliste dans la Péninsule — et c’est vers l’Allemagne qu’il faut se tourner, avec en particulier la musique de Sylvius Leopold Weiss, qui a d’ailleurs passé du temps en Italie entre 1708 et 1714 ; peut-être les deux virtuosiLire la suite

¶¶¶¶ La victoire en chantant

Méhul : Uthal · Les Talens Lyriques, Christophe Rousset

Parmi les célébrations de 2017, en voilà une qui ne sera point oublié : en 1817 mourait Étienne-Nicolas Méhul, et le bienfaisant Palazzetto Bru-Zane n’aurait garde de l’oublier, qui dès l’an dernier a fait enregistrer aux Talens lyriques et à une équipe de solistes de haut vol l’opéra Uthal, de sorte qu’il paraît maintenant, à l’orée de cette année Méhul.

Compositeur assez oublié aujourd’hui, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il l’est, car Berlioz écrivait déjà dans Les Soirées de l’orchestre : « Il pourra paraître singulier à beaucoup de gens que l’on s’avise, en 1852, d’écrire en France une biographie de Méhul. Comment, dira-t-on, les… Lire la suite

¶¶¶¶ “Music, moody food”

Shakespeare Songs · Isabelle Druet, Anne Le Bozec

Avant de nous pencher sur les anniversaires que nous célébrerons en 2017, voici encore un petit témoignage de ceux de 2016 : on y fêtait le quadricentenaire de la mort de Shakespeare, même si, en France, on en a relativement peu entendu parler — à croire que la « perfide Albion » reste la perfide Albion. Fort heureusement, à quelques semaines à peine de la fin de 2016, le label NoMadMusic faisait paraître ces Shakespeare Songs choisies et défendues par Isabelle Druet et Anne Le Bozec.

Une bonne partie de l’Europe s’y trouve réunie : l’Autrichien Korngold y croise l’Italien Mario Castelnuovo-Tedesco, les Français… Lire la suite

¶¶¶ Demi-teintes

Carlo Francesco Cesarini : Cantates · Stéphanie Varnerin, L’Astrée, Giorgio Tabacco

Peu de gens, sans doute, pouvaient se vanter de connaître Carlo Francesco Cesarini, même si, d’après Giacomo Sciommeri, l’auteur de la note de présentation dans le livret du présent disque, il « peut sans aucun doute être considéré comme l’un des compositeurs les plus importants de la Rome du baroque tardif ». De fait, si les compositeurs italiens jouissent d’une grande faveur auprès des ensembles spécialisés dans la musique ancienne, ils sont si nombreux que tous n’ont pu encore prétendre à une résurrection.

Contemporain d’Alessandro Scarlatti, Cesarini s’est entre autres illustré, comme lui, par sa production de cantates. Comme en France, la cantate… Lire la suite

¶¶¶¶ Mercenaires de l’atticisme

Giovanni Bassano  Ricercare per strumenti insieme · La Guilde des Mercenaires

C’est un bien beau nom qu’ont choisi les musiciens de La Guilde des Mercenaires pour leur ensemble, un nom très prometteur, d’autant plus que le « casting » de cette nouvelle formation est prestigieux, mais un nom qui ne pouvait pas plus mal correspondre à leur premier disque : très beau disque, mais qui n’a absolument rien de « mercenaire » ! S’ils s’en fussent tenus à ces Ricercare de Bassano pour choisir leur nom, il eût mieux valu qu’ils se nommassent « La Guilde des Ascètes »... Rappelons que le ricercar est une forme instrumentale libre, très proche de l’improvisation (quasi synonyme de fantaisie ou de toccata).… Lire la suite

¶¶¶¶ Cabinet de curiosités flamandes

The Flemish Piano Sonatina in the 20th Century · Daniel Blumenthal

On a beau ne pas choisir un disque (comme un livre) à la couverture, le visuel de celui-ci tape dans l’œil : l’illustration empreinte d’un délicieux charme désuet, sur un fond un peu plus moderne, et, bien sûr, le titre, le sujet, qu’on croirait être celui d’une étude plutôt que d’un enregistrement, La Sonatine pour piano flamande au xxe siècle ; tout invitait à la curiosité. De fait, la totalité de ce qui est ici enregistré est curiosité, au sens, à peu près, de cette définition du Trésor de la langue française : « Objet précieux, rare, œuvre d’art, bibelot. » Presque bibelots, oui,… Lire la suite

Un horizon serein

Alessandro Scarlatti : Messa Clementina · Le Parnasse français, Louis Castelain

Qui croirait, à la première écoute, que cette Messa Clementina, dédiée au pape Clément XI, a été composée par Alessandro Scarlatti en 1716 ? De fait, ce qu’on entend dans ce disque n’est probablement pas ce à quoi l’on s’attendait en lisant le nom d’Alessandro Scarlatti : un programme entièrement a cappella, une messe « dans le style ancien », c’est-à-dire encore très proche d’une écriture Renaissance, deux motets un peu plus « modernes » mais non moins a cappella et d’une écriture que l’on qualifierait volontiers de transitoire entre baroque et renaissance, et deux motets de Palestrina, antérieurs de plus d’un siècle.

Il faut, pour bien comprendre… Lire la suite

¶¶¶¶ Campra ne décampera plus !

André Campra : Tancrède · Les Temps présents, Olivier Schneebeli

Il n’y a pas que Monteverdi qui s’est intéressé aux amours impossibles de Tancrède et Clorinde. En 1702, André Campra compose son sixième, sur un livret du poète Antoine Danchet. Si sa musique religieuse commence à être assez bien connue, les œuvres scéniques de Campra souffrent d’une discographie plutôt ingrate : en passant avec mansuétude sur des extraits de L’Europe galante (en complément du Bourgeois Gentilhomme) par La Petite Bande en 1973, on devait jusqu’ici se contenter d’un enregistrement de Tancrède, dirigé par Jean-Claude Malgoire (Erato), enregistrement qui a le mérite d’exister mais où il arrive que tel soliste ne soit… Lire la suite

¶¶¶¶ Fable de la violence et du désir

Bartók : Le Mandarin merveilleux, Suite de danses, Contrastes · Philharmonia Orchestra, Esa-Pekka Salonen

Le Mandarin merveilleux de Bartók fait partie de ces œuvres qui, comme le Sacre du printemps de Stravinski, rappellent ce que la modernité en musique doit au monde du ballet. Si Bartók tira de son ballet pantomime, commencé en 1918 et achevé en 1924 (puis revu en 1926 et 1931), suite d’orchestre qui est plus souvent jouée que la version intégrale et originale de l’œuvre1, c’est bien cette dernière qui est offerte à l’auditeur, accompagnée de la Suite de danses et d’une œuvre plus rare, Contrastes pour clarinette, violon et piano.

Le titre du Mandarin merveilleux fait peut-être penser… Lire la suite

¶¶¶¶ Scarlatti en verve

Scarlatti, 35 sonates · Frédérick Haas

Le temps permet parfois à ce qui, de prime abord, semblait d’un accès un peu rude, de se révéler dans toute sa splendeur et son éclat : c’est là que l’on reconnaît les merveilles. Nous avons pris le temps de goûter le généreux Scarlatti de Frédérick Haas (trois disques, trente-cinq sonates), et nous ne regrettons pas d’avoir attendu un peu plus que prévu.

Loin d’être réduit à être une sorte de « classique » de la littérature pour piano, et même un pensum pour pianistes de troisième cycle, musique sèche, rêche, mécanique, Frédérick Haas se fait l’ambassadeur d’un autre Scarlatti : pointu, coloré, rond, d’une… Lire la suite

¶¶¶¶ Night Songs and Candies

Une nuit américaine · Les Métaboles, Léo Warynski

Cette Nuit américaine est une invitation à sortir des sentiers battus : en faisant la part belle à des œuvres et à des compositeurs à peu près inconnus en France, le programme réuni par Leo Warynski couvre presque un siècle de musique nord américaine (des quatre motets d’Aaron Copland, datés de 1921, à Whispers de Steven Stucky, créée en 2002), en anglais et en latin, sans rien sacrifier à la continuité de l’ensemble. C’est que les compositeurs convoqués, si l’on excepte Morton Feldmann, ne s’illustrent pas tant par leur rapport à l’avant-garde que par leur lien constant avec la tradition. Ainsi,… Lire la suite

Leçon d’ironie pianistique

Dispersion · Steven Vanhauwaert

Il y a des figures dans l’histoire en général, et dans celle de la musique en particulier, qui semblent avoir joué de malchance. C’est le cas, par exemple, du compositeur tchèque Erwin Schulhoff : enrôlé dans l’armée autrichienne pendant la première guerre mondiale, il mourra de la tuberculose, prisonnier dans la forteresse de Wurzbourg en 1942… Comme le résume brillamment Michel Stockhem dans le livret du présent disque (qu’il faut lire), « il y a quelque chose de fatal dans la juxtaposition de certains qualificatifs : juif, allochtone (pour les Tchèques), homosexuel, cosmopolite, communiste. » Quelle personnalité étonnante ce devait être, pour composer, alors… Lire la suite

¶¶¶¶ L’honnête homme à la messe

Clérambault : Motets à trois voix d’hommes et symphonie · Ensemble Sébastien de Brossard, Fabien Armengaud

Plus connu, sans doute, pour ses cantates françaises, Louis-Nicolas Clérambault lègue aussi à la postérité une généreuse quantité de musique religieuse. Il n’y a rien là d’étonnant de la part d’un compositeur qui « fit exécuter, à l’âge de treize ans, un motet à grand chœur de sa composition », qui fut organise à Saint-Cyr et à Saint-Sulpice, ainsi que nous l’apprend (ou nous le rappelle) le texte du livret, signé Jean Duron. Fabien Armengaud et son ensemble Sébastien de Brossard ont réuni huit motets à trois voix d’homme avec ou sans « symphonie », c’est-à-dire instruments de dessus qui s’ajoutent à la basse… Lire la suite

La route fleurie

Claudio Monteverdi, I 7 Peccati capitali · Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón

Une anthologie de pièces de Monteverdi ? À quoi bon alors qu’on a déjà des intégrales ? Eh, bien ! tout d’abord, parce qu’il est toujours bon de réécouter, et que ces Sept Péchés Capitaux sont une invitation à écouter autrement, à prêter davantage attention à des pages sorties de leur dramaturgie originale — et si c’était un péché mortel, le principe même du récital lyrique serait damné.

L’autre raison pour laquelle il faut se pencher sur ces Sept Péchés, c’est la qualité de la réalisation. Car tout au long des quatorze pistes, on s’émerveille : pas un chanteur au-dessous des autres, pas une ligne… Lire la suite

¶¶¶ Paysages français pour alto et piano

Fin de siècle, musique française pour alto et piano · Lawrence Power, Simon Crawofrd

En se penchant sur la période qui précède la première guerre mondiale, particulièrement riche pour la musique française, que l’altiste Lawrence Power et le pianiste Simon Crawford ont déniché un certain nombre de pièces, certes pas toutes inoubliables, mais illustrant bien la diversité de cette période. Le titre du disque, Fin de siècle, est à prendre au sens large, car en réalité, la chronologie du disque s’étend de 1877, avec Beau soir, mélodie de jeunesse de Debussy, à 1937 pour Soliloque et Forlane de Reynaldo Hahn. L’essentiel du programme se concentre en 1894 (les Deux pièces de Vierne) et 1914… Lire la suite

¶¶¶¶ Grands motets à la provençale

Antoine-Esprit Blanchard : Magnificat à la chapelle royale · Les Passions, Les Éléments, Jean-Marc Andrieu

Jean-Marc Andrieu fait partie de ces chefs découvreurs qui ont l’habitude d’enregistrer des inédits ou quasi inédits qui se révèlent parfois être des joyaux du répertoire baroque. Tel fut le cas du Requiem de Jean Gilles, qui compte maintenant, grâce à l’interprétation des Passions, parmi les chefs-d’œuvre de la musique sacrée du xviiie siècle. Le chef, ses musiciens, le chœur de chambre Les Éléments et des solistes de choix réitèrent l’expérience autour d’un compositeur et d’un programme plutôt méconnus : des grands motets d’Antoine-Esprit Blanchard. Si l’on pourrait reprocher à Jean-Marc Andrieu d’avoir des intérêts musicaux un peu « régionalistes », du fait… Lire la suite

¶¶¶¶ Invitation au retour

Entre Orient et Occident · Virgil Boutellis-Taft, Guillaume Vincent

Disons-le d’emblée : le titre thématique « Entre Orient et Occident » semble être plutôt un prétexte ; mais hâtons-nous d’ajouter : ce n’est pas très grave. En effet, si certaines pièces sont bel et bien teintées d’orientalisme, comme les Chants du Sud pour violon seul de Philippe Hersant, si d’autres pièces sont œuvre « occidentalisante » de compositeurs d’origine orientale (André Hossein, d’origine perse, et Tara Kamangar, d’origine iranienne), les liens entre le Poème de Chausson et l’Orient sont plus distants : il faut en fait les chercher du côté du sujet qui inspira le compositeur, une nouvelle de Tourgueniev dans laquelle — nous citons le texte… Lire la suite

¶¶¶ Mondonville avant Mondonville

Mondonville : Sonates en trio, op. 2 · Ensemble Diderot

Si c’est par ses compositions vocales surtout que Mondonville acquit une grande notoriété (ses grands motets, ses opéras dont surtout l’immense succès que fut en son temps Titon et l’Aurore, mais aussi l’Isbé qui a été ressuscitée récemment à Budapest et devrait paraître au disque), c’est par des œuvres instrumentales qu’il se fit d’abord connaître : des sonates pour violon et basse continue opus 1 en 1733 (l’année même d’Hippolyte et Aricie de Rameau), puis des sonates en trio op. 2 l’année suivante. Ces sonates, outre leur agrément propre, nous invitent à entendre la formation de la personnalité du compositeur.

Plus que tout autre… Lire la suite

Cinquante nuances du chant

Camille Saint-Saëns : Mélodies · Tassis Christoyannis, Jeff Cohen

Tassis Christoyannis poursuit son exploration du répertoire de la mélodie française : après Félicien David, Édouard Lalo et Benjamin Godard, voici une figure plus connue, quoique ce ne soit pas comme mélodiste qu’on y pense de prime abord : Camille Saint-Saëns. Comme le rappelle Marie-Gabrielle Soret, et comme ce fut le cas de bien d’autres compositeurs, Saint-Saëns cultiva la mélodie tout au long de sa carrière de compositeur, depuis l’âge de 5 ans et demi (mai 1841) jusques à celui, plus vénérable, de presque 86 ans, quelques mois avant sa mort.

Avec Saint-Saëns, la mélodie se distance nettement, plus nettement qu’avec Godard ou… Lire la suite

¶¶¶ De l’ombre à la lumière

Louis Vierne, Seul… · Frédérique Troivaux

Qui dit Louis Vierne pensera davantage à l’orgue qu’au piano : le compositeur fut en effet organiste de Notre-Dame de Paris depuis 1900 jusqu’à sa mort survenue en 1937. Cela ne l’a guère empêché de confier au piano des œuvres que l’on aurait tort de trop vite ranger dans les mineures. Toutes celles réunies sur ce disque datent de l’époque de la Première Guerre Mondiale. Vierne lui-même ne sera pas engagé comme soldat, mais il y perdra son frère, René, et son fils Jacques, pour qui il écrira le Quintette pour piano et cordes récemment défendu par l’ensemble CallioppeLire la suite

¶¶¶ Bach entre brio et concentration

J. S. Bach, Leipzig Organ Works · Maude Gratton

Ce serait un lieu commun de dire que Bach fut un grand organiste, si ce n’est le plus grand de son temps. Or, les implications de cette réalité sont souvent oubliées : Bach avait sans doute l’occasion de se produire dans d’autres circonstances que celles de l’office religieux ; comme le rappelle Peter Williams, si « Peu de ses récitals ont été clairement documentés ou mentionnés dans les journaux, […], il doit y en avoir eu beaucoup d’autres que ceux de Hambourg, Dresde, Cassel ou Potsdam dont nous avons gardé la trace. » C’est un tel « récital » (même si le mot et le concept… Lire la suite

¶¶¶¶ Du sautereau au pinceau

La Famille Forqueray, Portrait(s) · Justin Taylor

Au moment où Alpha fait reparaître, dans une nouvelle fournée de rééditions, l’intégrale des Pièces de viole mises en pièces de clavecin des deux Forqueray par Blandine Rannou (ci-devant Zig-Zag Territoires, 2008), la même maison publie le premier disque de Justin Taylor, jeune claveciniste lauréat du concours du MA Festival de Bruges. Encore un petit prodige dont le principal éclat est la fraîche jeunesse ? Il faut passer outre les préjugés et jeter une oreille attentive à ces Portrait(s) de « la famille Forqueray » — attentive, mais non bienveillante, car on n’aura pas besoin de bienveillance pour être charmé.

Sans doute est-il difficile… Lire la suite

¶¶¶ Raout viennois dans un salon 1800

Paisiello in Vienna · Alon Sariel, Izhar Elias, Michael Tsalka

Il est des pièces, même modestes, sans prétention, à l’intérêt musicologique tout relatif, dont la joie est pourtant immédiatement communicative et qui nous transportent avec une grande efficacité dans un univers musical marqué. C’est qu’elles sont le reflet de leur époque, la quintessence d’un esprit. L’esprit de salon du début du xixe siècle, ses thèmes badins, ses musiques que l’on dirait presque d’ambiance si le vocable n’était pas si péjoratif : voilà ce qu’illustrent les pièces du présent disque, servies par un jeune trio passionné par ce répertoire et passionnant dans son interprétation.

Il s’agit d’un ensemble de sonates, de morceaux de… Lire la suite

¶¶¶ Récital à deux

Serpent and Fire · Anna Prohaska, Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini

Pour son premier disque chez Alpha, aux côtés d’Il Giardino Armonico, Anna Prohaska a choisi d’illustrer non pas une mais deux figures d’opéras : Didon et Cléopâtre. Christophe Ghristi, dans le livret du disque, expose les liens qui peuvent unir les deux personnages : non seulement elles connaissent toutes deux une fin tragique (ce qui n’a rien d’original), mais surtout ce sont des reines d’Orient et des femmes de pouvoir amoureuses. Au demeurant, ce serait aussi le cas de Sémiramis, récemment évoquée par une belle anthologie qui allait de Caldara à Meyerbeer ; peu importe sans doute que le lien puisse paraître un… Lire la suite

¶¶¶ L’abbé Madin à Versailles

Henry Madin, Te Deum pour les victoires de Louis XV · Stradivaria & Les Cris de Paris, Daniel CuillerQui connaît le troisième livre des Pièces de clavecin de Duphly, et plus particulièrement les pièces avec accompagnement de violon ad libitum, connaît au moins le nom de Madin : l’une de ces pièces avec accompagnement de violon, vive et gaie, intitulée « La Madin », fait le portrait musical de cet abbé, oublié par le temps, qui fut toutefois « sous-maître de la Musique de la Chapelle du Roi », et l’un des compositeurs fréquemment joués au Concert Spirituel sous le règne de Louis XV. Le label Alpha et sa collection « Château de Versailles » font revivre deux de ses grands motets, le Te DeumLire la suite

Le Giardino cultive son Haydn

Haydn 2032, vol. 3 · Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini

Voici la suite du beau projet mené conjointement par la Fondation Joseph Haydn de Bâle, Alpha Classics et Il Giardino Armonico, et qui doit conduire, d’ici au tricentenaire de la naissance du compositeur, à une intégrale des symphonies de Haydn. Ce troisième volume place à côté de trois symphonies l’aria de concert Solo et pensoso sur un sonnet de Pétrarque — qui donne son titre au disque —, et, pour rester dans le thème qu’illustre aussi la photographie de la couverture, l’ouverture de l’opéra L’Isola disabitata.

Ce programme couvre presque toute la période d’activité créatrice de Haydn, des années où il… Lire la suite

¶¶¶¶ Plaintes et murmures du luth français

Les Accords nouveaux, Pierre Ballard, 1638 · Claire Antonini

Le journaliste anglais Sir Richard Steele, dans sa gazette The Tatler — cousine, si l’on veut, par son intitulé, de notre Babillard —, publiée entre 1709 et 1711, eut cette heureuse formule à propos du luth : « On n’entend presque jamais bien un luth parmi une compagnie de plus de cinq personnes1… » Autrement dit, pour gloser ce propos d’esthète, le son délicat du luth ne souffre pas une assemblée trop nombreuse, car il ne saurait se propulser au-delà des deux ou trois premiers rangs. Mais on peut interpréter plus loin la formule de Steele : ce n’est peut-être pas tant… Lire la suite

¶¶¶ Les mélodies chantantes de M. Weiss, flûtiste

Jean Gaspard Weiss, Töne von meiner Flöten : sonates, trios et quatuor · François Nicolet, Antichi Strumenti

Quand on musique on parle de Weiss, on pense bien sûr au luthiste Sylvius Leopold qui fut l’exact contemporain de Bach. Il y en eu en fait plusieurs autres, dont un flûtiste : Jean Gaspard Weiss voyage d’abord, rencontre Grétry à Rome et à Genève, joue dans l’orchestre des Professional Concerts de Londres, où il côtoie, par exemple, Jean-Louis Duport et Friedrich Hartmann Graf… En 1783, il prend une décision surprenante : il quitte l’orchestre londonien pour s’installer à Mulhouse où il était né, et investit sa fortune dans l’industrie textile. Comme l’écrit Tobias Bonz dans la note d’accompagnement du disque, « il… Lire la suite

¶¶¶¶ Ténébreuses clartés

Vierne : Préludes, Solitude, Nocturne · Mūza Rubackytė

Détresse profonde et petites joies d’être au monde — désespoir et bonheur d’exister : c’est ce qu’évoque irrésistiblement l’écriture de Vierne pour le piano, intense dans la délicatesse comme dans l’hallucination obsédante, dans le sentimentalisme comme dans le tragique, mais jamais naïve, tant un sentiment dramatique omniprésent rattrape chaque ligne, même les plus mièvres. La pianiste lituanienne Mūza Rubackytė s’est fort bien approprié ces contrastes puissants qu’elle restitue avec une éloquence rare et une virtuosité saisissante sur un Fazioli de concert (presque trois mètres de long), piano qui aurait pu être écrasant, mais qui, sous les doigts de la musicienne, laisse… Lire la suite

¶¶¶ L’entretien des muses

J.C.F. Fischer : Uranie, Suites pour clavecin et pièces pour orgue · Elisabeth Joyé

Rare au disque, il semblerait qu’Elisabeth Joyé mûrisse longuement un programme avant de l’enregistrer et qu’elle mette un point d’honneur à faire découvrir ceux qu’on enregistre peu. En effet, qui aurait pensé à l’Allemand Fischer, pile à cheval entre le xviie et le xviiie siècle, dont les pièces pour clavier n’ont pas été enregistrées, sauf erreur, depuis une petite dizaine d’année ? À peine se souvient-on, du moins lorsqu’on est claveciniste, de quelques chaconnes bien inspirées, tout au plus, en oubliant que ces chaconnes font partie de suites de danses tout à fait bien écrites, mêlant avec équilibre le… Lire la suite

¶¶¶¶ Jérémie à Sienne

Alessandro Della Ciaia : Lamentationi · Roberta Invernizzi, Laboratorio ’600

Richard Millet, dans Le sentiment de la langue, consacre une belle réflexion aux leçons de ténèbres. Si son propos est vibrant de justesse et servi par une expression sobre et prenante qui fait corps avec l’esprit des Lamentationes Jeremiae, nous ne partageons pas son présupposé, parfaitement résumé dans le titre de son article : « Un genre proprement français1 ». Les « leçons de ténèbres » auraient quelque chose de particulièrement « français » ? Il existe indubitablement une manière « à la française » de composer pour l’office des ténèbres ; cependant, le genre n’est pas « proprement français », puisqu’il est également illustré en Italie : Massaiano, Palestrina, Cavalieri, avant… Lire la suite

¶¶¶¶ Le fin luth

Jacques Le Polonais : Œuvres pour luth · Paul Kieffer

Il est des secrets qui sont bien gardés. Ainsi, peu de mélomanes, sans doute, peuvent se vanter de connaître la musique de Jacques Le Polonais, pourtant l’un des pères de l’école française de luth baroque. Mort vers 1605, il ne nous est vraiment connu qu’après, et en particulier par des encyclopédistes du xviie siècle. La première parution de ses œuvres date de 1603, et d’autres pièces nous sont parvenues par des sources posthumes. Tout se passe comme si en effet le secret de son talent avait été gardé aussi longtemps que possible, du moins pour la postérité, car, luthiste… Lire la suite

¶¶¶¶ In the shadow of Beethoven

Ries : Sonates pour violoncelle et piano · Gaetano Nasillo, Allessandro Commellato

« In the shadow of a giant » : c’est sur ces mots que s’ouvre le livret d’accompagnement de ce tout récent enregistrement des sonates pour violoncelle et pianoforte de Ferdinand Ries. On le devine aisément, ce « géant », c’est Beethoven, dont l’ombre aurait, dit-on, nuit à la réputation de Ries qui s’en serait trouvé méconnu. N’accusons pas trop hâtivement Beethoven d’avoir eu l’indélicatesse de ne point surveiller de plus près son ombre. La seule erreur du grand Ludwig à l’endroit de son ami et élève Ries, à qui il enseignait le pianoforte, fut peut-être de l’abandonner à l’enseignement du fade Albrechtsberger. Malgré cela,… Lire la suite

Redécouvrir Gounod et l’aimer

Gounod : Cinq-Mars · M. Vidal, T. Christoyannis, V. Gens, U. Schirmer

Le Palazzetto Bru-Zane nous a habitués à l’excellence, et il n’est aucun des volumes de la collection « Opéra français » qui n’ait été au moins d’un grand intérêt, au mieux une révélation (Dimitri de Joncières demeurant sans doute la révélation la plus éclatante de la collection jusqu’à ce jour). Aussi la question qui se pose en allant à la rencontre du Cinq-Mars de Gounod est : alors, grand intérêt ou révélation ?

Comme avec Les Barbares, on ne découvrira pas ici un compositeur totalement inconnu : longtemps, Gounod, comme Saint-Saëns, et au côté de Bizet, a fait partie des piliers du répertoire… Lire la suite

Everest des hautbois

Zelenka : Sei Sonate · Zefiro

Le répertoire du hautboïste baroque n’est pas le plus vaste qui soit, surtout si on le compare à celui de son parent le traversiste ; mais au sein de ce corpus d’ampleur modeste, que de merveilles ! Outre le grand nombre d’airs de Bach avec une partie de hautbois solo, il est quelques trios (ou quatuors, quand le basson s’émancipe) qui rappellent quelles délices offrent les anches doubles ; de ce nombre sont ceux de Fasch, ceux de Pla, et bien sûr les six sonates de Zelenka (cataloguées ZWV 181). Celles-ci constituent peut-être ce qui a été écrit de plus virtuose pour le hautbois… Lire la suite

¶¶¶¶ Amours, trop vous doi cherir et haïr…

Jehan de Lescurel : Chansons d’amour · Ensemble Céladon, Paulin Büngden

Le grand public connaît peu Jehan (ou Jehannot) de Lescurel, poète du xiiie siècle ; il est bien plus familier de son homologue François Villon, poète plus tardif dont l’itinéraire, cependant, est assez proche : poètes parisiens des bas-fonds, Jehan et François sont connus pour avoir été des voleurs et des assassins aux vies sulfureuses. Si François n’a subi que l’exil et la torture, Jehan, lui, serait mort sur la potence pour ses nombreux crimes. Probablement clerc, particulièrement débauché, il aurait commis des violences contre des femmes, ce que ne laisse pas deviner l’œuvre qu’il laisse derrière lui1, composée d’une… Lire la suite

Fruits mûrs

Schumann : Dernière pensée · Soo Park

« Pour goûter les fruits d’un arbre », affirmait Pierre Boulez, « il n’est pas besoin de connaître l’arbre1 ». La musique de Schumann, en particulier de sa dernière période, a souvent été perçue à travers le prisme de sa folie. Ouvrez « Aimez Schumann » de Roland Barthes ou l’ouvrage de Rémy Stricker, Schumann, le musicien et la folie, c’est l’approche retenue. Pour ce présent disque, elle a été contournée, sans doute avec justice, car faire peser sur les Gesänge der Frühe, par exemple, ou les Waldszenen, le spectre tout-puissant de la maladie mentale, n’est-ce pas trop occulter leur perfection (au sens étymologique… Lire la suite

¶¶¶ ¿Violoncelo español?

The Cello in Spain · La Ritirata, Josetxu Obregón

Il en est du violoncelle comme des châteaux en Espagne : c’est presque une chimère. Il n’existe pas vraiment d’école espagnole de violoncelle comme il existe une école italienne et une école française pour le même instrument. S’il y eut du violoncelle de haut niveau en Espagne, c’est grâce au hasard des voyages, et ce disque l’illustre : l’essentiel du programme de Josetxu Obregón est consacré à des compositeurs italiens ou français ayant résidé en Espagne. D’où le titre Cello in Spain, et non pas « Spanish Cello ».

Mais peu importe l’origine géographique des pièces de ce programme et le prétexte qui les réunit… Lire la suite

¶¶¶¶ Splendeurs et mystères de Lutosławski

Lutosławski : Concerto pour orchestre, Petite Suite, Quatrième Symphonie · NDR Symphony Orchestra, Krzysztof Urbański

Lutosławski fait certainement partie des compositeurs les plus accessibles du xxe siècle pour le non-spécialiste, tant sa musique est pleine de séductions : l’amateur de « classique » retrouve des repères familiers, ceux du rythme et de la mélodie, mais peut également y découvrir des recherches de timbres et un goût prononcé pour l’évocation (au sens le plus riche du mot) d’atmosphères qui, eux, sont tout à fait dans les préoccupations majeures du xxe siècle, dans la lignée, par exemple, de Debussy. De fait, on peut se demander si, par son aspect à la fois savant et séduisant, Lutosławski n’incarne pas… Lire la suite

Fastes flamando-florentins

Heinrich Isaac : Missa Virgo Prudentissima · Ensemble Gilles Binchois, Dominique Vellard

Quand je lisais Cesare, il creatore che a distrutto, remarquable manga consacré à César Borgia, j’avais cherché de la musique qui puisse aller avec et constituer, pour ainsi dire, une sorte de bande-son. Le nom de Heinrich Isaac s’est rapidement imposé ; nom connu, bien sûr (et l’on est toujours un peu surpris qu’Anton Webern ait fait sa thèse à son sujet en 1906), mais pourtant assez peu illustré au disque (si l’on excepte, en particulier, celui, très beau, de la Capilla Flamenca et, un peu plus récemment, la Missa Misericordias Domini par… Lire la suite

¶¶¶¶ Zamboni, ou le retour vers le passé

Giovanni Zamboni : Madrigali e Sonate · Faenza, Marco Horvat

Plutôt méconnu sauf de quelques luthistes avisés, Giovanni Zamboni est une véritable curiosité de l’histoire de la musique : en plein xviiie siècle, il compose — audace ou folie ? — des madrigaux à quatre voix et basse continue, et des sonates pour luth. Alors que nous scandons, avec Rimbaud, qu’il faut être « voyant » ou « absolument moderne », Zamboni, lui, semble se moquer de la modernité, car, il faut le dire, écrire des madrigaux vers 1755 (transmis par deux cahiers manuscrits) et des pièces pour luth, imprimées en 1718, c’est un peu faire œuvre d’archaïsme. Mais Zamboni ne fait pas une redite de… Lire la suite

L’éloquence de Sainte Édith

Stradella : Santa Editta, vergine e monaca, regina d’Inghilterra · Ensemble Mare Nostrum, Andrea De Carlo

Fin août dernier, nous fûmes au festival Stradella, à Nepi, ou nous avons pu découvrir cette Santa Editta. Nous en annoncions et nous en attendions la parution discographique, et la voici. Serons-nous donc condamné à répéter, presque mot pour mot, ce que nous avions déjà dit du concert à propos du disque ? Pas tout à fait, bien sûr, puisqu’un concert n’est pas un disque, mais implique une écoute différente. On retrouvera néanmoins ici beaucoup de louanges et guère de défauts, ceux du concert s’étant effacés pour l’enregistrement.

Nous renvoyons, pour les précisions sur l’œuvre, à notre précédent article (ainsi… Lire la suite

¶¶¶¶ J’vous ai apporté des mélodies

Benjamin Godard : Mélodies · Tassis Christoyannis, Jeff Cohen

En même temps que les sonates pour piano et violon dont nous avons déjà rendu compte, Aparté etle Palazzetto Bru Zane mettaient en valeur une autre partie de l’œuvre de Benjamin Godard : ses mélodies. On en compte plus de 160 qui ont été éditées, s’appuyant aussi bien sur des textes à peu près contemporains du musicien (comme Charles Baudelaire, Théophile Gautier ou Victor Hugo) que sur d’autres plus anciens : ainsi les Six Fables de La Fontaine, op. 17, ou les Nouvelles Chansons du vieux temps, op. 24, mettant en musique Eustache Deschamps, Malherbe ou Jean-Antoine de Baïf et… Lire la suite

« Ouvrez vos cœurs aux transports que j’inspire »

Destouches et Delalande : Les Éléments · Les Surprises, Louis-Noël Bestion de Camboulas

Après Rebel de père en fils, programme consacré à Jean-Féry et François Rebel, mais aussi à François Francœur, c’est peu de dire que le nouvel opus discographique de l’ensemble Les Surprises était attendu. Et ce n’est pas une surprise : il est excellent. Également consacré à une collaboration, celle de Michel-Richard Delalande (ou de Lalande) et André Cardinal Destouches, il présente une œuvre qui, en son temps, obtint un certain succès : Les Éléments, sur un livret de Pierre-Charles Roy. Œuvre de commande originellement créée en 1721 aux Tuileries pour (et même avec) le tout jeune Louis XV, le ballet sera repris, après… Lire la suite

¶¶¶ Il faut cultiver notre jardin

Marin Marais, Dans les jardins d’Eurytus · Marie van Rhijn

À une date indéterminée, un claveciniste indéterminé compila un recueil de danses extraites d’Alcide de Marin Marais arrangées pour son instrument. Cela aurait pu rester un fait oublié dans les livres d’histoire de la musique ultra spécialisés si la claveciniste Marie Van Rhijn n’avait eu l’idée d’enregistrer ces pièces.

Transcrire des passages d’opéra est une pratique bien courante pour les instrumentistes au xviie siècle. Comme le note Marie Demeilliez dans la savante notice du disque, « les transcriptions sont très présentes dans les manuscrits, au point que Lully, qui n’est pas connu pour avoir composé pour cet instrument, se trouve, avec environ… Lire la suite

¶¶¶¶ Motets aux goûts réunis

Mondonville : Grands Motets · Purcell Choir, Orfeo Orchestra, György Vashegyi

En 1752, pendant la Querelle des Bouffons, les partisans de la musique françaises prirent parti, contre La Serva padronna de Pergolèse, pour la pastorale héroïque Titon et l’Aurore de Mondonville, dont la création prenait idéalement place peu après le choc de l’intermède italien. Compositeur emblématique de l’art français face à l’italianité, Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, né à Narbonne ? ou compromis, justement, entre le goût français et le goût italien ? Ou bien simplement choix de raison, parce que l’on savait que le compositeur pouvait recueillir un franc succès, comme trois ans auparavant avec son Carnaval du Parnasse, sur un livret de… Lire la suite

¶¶¶ La cinquième corde du violoncelle

Berlin Sonatas · Elinor Frey, Lorenzo Ghielmi

Au fil de l’histoire, bien des instruments sont tombés dans l’oubli, quand d’autres naissaient, parfois pour peu de temps : baryton à cordes, hautbois de chasse, cor de basset, arpeggione… Les instruments mêmes qui sont demeurés ont parfois connu des variantes, tel le violoncelle : à partir du xviiie siècle, le violoncelle « traditionnel » à quatre cordes n’est plus le seul sur la scène, puisqu’un violoncelle plus petit, nommé « piccolo », muni d’une cinquième corde (mi aigu, une quinte au-dessus du la) est particulièrement prisé dans le répertoire soliste. En effet, cette corde de mi facilite considérablement la montée dans l’aigu et augmente par… Lire la suite

¶¶¶¶ So when the glittering queen of night

Adès, Dutilleux, Ravel · Quatuor Varèse

Le quatuor Varèse ne choisit pas la facilité. D’abord, en commençant sa carrière discographique par un programme réunissant deux œuvres “contemporaines”, tout un certain public disons conservateur, voire franchement hostile à tout ce qui n’est pas immédiatement séduisant et mélodique, se détournera — bien à tort — de ce disque. D’autre part, il n’opère pas les rassemblements les plus attendus : Ravel, Dutilleux, mais pas Debussy. Ainsi la nuit, mais pas les Métamorphoses nocturnes de Ligeti. Mais au lieu de ces dernières, nous avons Arcadiana, quatuor de l’Anglais Thomas Adès lui aussi truffé d’allusions nocturnes, que ce soit par le titre… Lire la suite

¶¶¶ Bach du Marais

Bach : Concertos brandebourgeois · La Simphonie du Marais, Hugo Reyne

Les six concertos dits « brandebourgeois » de Bach (1721) font partie des œuvres les plus enregistrées du répertoire baroque : depuis le milieu du siècle dernier, on compte les enregistrements par dizaines. On est donc en droit de se poser la question : que peut bien apporter un énième enregistrement de ces fameux concertos dont on a tous dans l’oreille au moins un ou deux motifs ? Que peut-on faire après des ensembles prestigieux comme l’Akademie für Alte Musik Berlin, Il Giardino Armonico, Le Concert des Nations… ? Malgré cette liste décourageante, le flûtiste Hugo Reyne et sa Simphonie du Marais, qui se sont fait… Lire la suite

¶¶¶¶ Petite Symphonie, grands quatuors

Mozart : Quatuors avec pianoforte · La Petite Symphonie, Daniel Isoir

Héritiers d’une tradition qui remonte peut-être, au plus loin, aux Pièces de clavecin en concert de Rameau (1741), mais surtout des quatuors avec clavecin de Schobert parus en 1767, les deux quatuors avec piano(forte) de Mozart, composés en 1785–86, franchissent un cap : là où, chez Schobert, on aurait pu parler de piano accompagné par un trio de cordes, il y a ici un langage véritablement concertant. Après s’être joliment illustrés dans des concertos pour pianoforte de Mozart (AgOgique, 2012), ce sont ses deux quatuors avec pianoforte que Daniel Isoir et des solistes de La Petite Symphonie ont choisi d’enregistrer… Lire la suite

¶¶¶¶ Formes, jeux et sentiments

Benjamin Godard : Sonates pour piano et violon · Nicolas Dautricourt et Dana Ciocarlie

Compositeur assez prolixe, Godard est resté célèbre avant tout pour une petite pièce de son opéra Jocelyn, la « Berceuse », proposée dans toutes sortes d’arrangements. Mais le reste de son œuvre, largement éclipsé par une production lyrique peu perméable aux innovations formelles du temps, demeure relativement mal exploré. On y découvre cependant des pépites, et c’est à leur recherche que s’est lancé le Palazzetto Bru Zane, qui, à l’occasion d’un festival centré sur Godard, publie pas moins de trois disques, propose des concerts, et a aussi entrepris de recréer le Dante. Et quelles heureuses trouvailles ! On peine à croire, en les… Lire la suite

¶¶¶ Chasse au trésor en Germanie

Treasures of the German Baroque · Radio Antiqua

Cette aventure musicale commence un peu comme le chapitre xxxiii du Don Quichotte de Cervantès : un manuscrit perdu et retrouvé dans une malle, recélant une histoire improbable, la fameuse Nouvelle du Curieux malavisé… C’est sur un mystère du même acabit que le jeune ensemble Radio Antiqua a construit son programme de sonates allemandes, autour de deux protagonistes qui ne sont pas souvent réunis, le violon et le basson. Ces trésors « perdus », enregistrés ici, ce sont, entre autres, des partitions de « l’Armoire no 2 » de la bibliothèque de Dresde, complétées par des sonates d’autres collections, restées longtemps enfouies, un peu comme le… Lire la suite

¶¶¶¶ Quand la musique de chambre a des allures de poème

Ombres et Lumières · Ensemble Calliopée

Faut-il dire que les disques se suivent et se ressemblent ? On le croirait, car outre la remarquable cohésion graphique de cette collection « Les musiciens et la Grande Guerre » d’Hortus, nous venons à peine d’encenser le disque de mélodies de Françoise Masset, volume 16, qu’il nous faut déjà répandre de nouveaux éloges sur le volume 18 (que nous avons écouté avant le 17 qui est entre les deux, car « chacun son tour » ne veut pas dire « dans l’ordre »). Intitulé Ombres et lumières, ce disque de musique de chambre regroupe des œuvres de trois musiciens qui ont vécu la guerre… Lire la suite

¶¶¶¶ Les plaisirs du sépulcre

La Maddalena · Scherzi Musicali, Nicolas Achten

On a beau ne pas choisir un disque à sa couverture, celle de cette Maddalena (une Maria Maddalena de Giovanni Francesco Barbieri) est suffisamment belle pour attirer les convoitises, de sorte que, se dit-on, si le ramage se rapporte au plumage, on sera comblés. Et de fait, on est comblé d’un bout à l’autre de l’enregistrement.

Contrairement à ce que laisse penser ce qui est écrit cette même couverture, la totalité du disque n’est pas consacrée à La Maddalena d’Antonio Bertali, qui occupe un peu plus de la moitié du minutage. Le programme s’ouvre avec les passages musicaux destinés à s’insérer… Lire la suite

¶¶¶ Cocktail français pour haute-contre

Stances du Cid : Airs de cour · Cyril Auvity, L’Yriade

En 2006, Gérard Lesne enregistrait pour le label Zig Zag Territoires un disque consacré à Charpentier, et plus particulièrement à ses nombreuses pages, dont les Stances du Cid, dédiées à la voix de haute-contre, tessiture dont on sait qu’elle était la sienne. Aux côtés de Gérard Lesne, parmi les chanteurs, le jeune Cyril Auvity, à peine connu, tenait admirablement les parties de taille. Dix ans après, on pourrait croire que Cyril Auvity, après quelques beaux succès, a voulu interpréter à sa façon le même programme que son aîné… ou presque.

Paraît donc, chez Glossa, un charmant disque dont le titre,… Lire la suite

¶¶¶¶ Entre Liège et l’Italie

Arnold & Hugo de Lantins : Œuvres profanes · Le Miroir de Musique, Baptiste Romain

Il y a des noms qui exercent sur vous un attrait mystérieux ; tel est celui d’Arnold et Hugo de Lantins — cela sonne. Compositeurs de ce xve siècle riche en musique, contemporains et vraisemblablement collègues de Dufay, les deux Lantins passent pour avoir été frères, quoiqu’on n’ait guère de certitude à ce sujet ; originaires de Liège, leur carrière se fit en Italie.

Une Missa Verbum Incarnatum d’Arnold de Lantins avait déjà eu les honneurs d’un bel enregistrement dû à la regrettée Capilla Flamenca et à Psallentes, et on se réjouit que pour son troisième disque chez Ricercar l’ensemble Le Miroir… Lire la suite

Voyage en Bartókerie

Bartók : Mikrokosmos 6, 15 chansons paysannes hongroises, Suite op. 15, En plein air, 3 Burlesques · Cédric Tiberghien

La musique de Bartók sait décidément éviter d’être prévisible. Avec ce disque consacré à des œuvres qui s’étalent de 1908 (la première Burlesque) à 1939 (la fin de Mikrokosmos), Cédric Tiberghien nous dévoile un Bartók pianiste tantôt virtuose à la Liszt, tantôt poète à la Debussy, mâtiné de mélodies populaires hongroises comme de contrepoint et d’orchestration savante, et toujours à sa manière, personnelle, originale, souvent étonnante et fascinante.

À force de rappeler que Bartók était ethnomusicologue, qu’il a collecté des mélodies populaires en Europe de l’Est et que cette matière musicale a marqué durablement son imaginaire de compositeur, on en oublierait… Lire la suite

Le vent se lève, les feuillets nous élèvent

Verdun, feuillets de guerre · Françoise Masset, Anne Le Bozec

Le label Hortus poursuit son exploration de la musique autour de la guerre de 1914–1918, et les volumes de la collection « Les musiciens et la Grande Guerre » semblent non plus s’additionner mais se multiplier, avec toujours le même soin apporté à des réalisations dont certaines sont appelées à faire date. Du nombre de ces dernières est le volume 16, intitulé Verdun, feuillets de guerre, et consacré à des mélodies, pour une part inédites (une douzaine sont enregistrées ici pour la première fois). On découvre ces pages avec un plaisir constant.

On y retrouve Anne Le Bozec, qui accompagnait déjà Marc Mauillon dans… Lire la suite

¶¶¶¶ La rhétorique du coin de l’âtre

Bach : Suites pour violoncelle, vol. 1 · Elena Andreyev

Tout violoncelliste, qu’il soit « baroqueux » ou « moderniste », se confronte inévitablement aux Suites pour violoncelle de Bach. Pour lui, c’est sans doute un moment important que de passer au studio pour enregistrer, fixer, et donc laisser une trace de sa vision des Suites ; pour autant, il ne s’agit pas forcément d’un acte d’orgueil, d’une façon de poser « voilà ce que j’ai fait, voilà mon œuvre » ; cela peut être fait avec moins d’orgueil. Car tout violoncelliste sait aussi qu’il n’est pas le seul

Il semble que telle soit la démarche d’Elena Andreyev : elle avance l’idée « d’un regard singulier posé sur un paysage commun »… Lire la suite

¶¶¶¶ Pergolèse à Leipzig

Bach/Pergolesi : Tilge, Höchster, meine Sünden ; Vivaldi : Nisi Dominus · Le Banquet Céleste, Damien Guillon

Bach et Pergolèse ne seraient sans doute pas deux compositeurs que l’on rapprocherait immédiatement, si le premier n’avait pas proposé une réécriture du second — et pas de n’importe quelle œuvre, en plus : sa plus célèbre aujourd’hui ! Le Stabat Mater circula, nous rappelle Stefano Russomanno dans le texte du livret du disque, sous forme manuscrite dans toute l’Europe, et en particulier en Allemagne. Bach dut trouver l’œuvre de qualité suffisante pour l’adapter à la liturgie luthérienne en lui apposant, non sans modifier la ligne vocale, la paraphrase allemande du psaume 51 (qui est originellement le Miserere) : Tilge, Höchster, meine Sünden,… Lire la suite

Bouquet de quatuors

Haydn : Six Quatuors op. 50 · London Haydn Quartet

Alors que les six quatuors de Haydn regroupés sous l’opus 50 était jusque là parmi les moins enregistrés (le Quatuor Mosaïque, par exemple, qui avait enregistré à peu près tout ce qu’il y avait autour, était passé outre l’opus 50), voilà que paraît, quelques mois après la version du Quatuor Zaïde, une autre version, sur instruments anciens cette fois : celle du London Haydn Quartet. Rien d’étonnant, en fait, puisque cette formation avait entrepris depuis 2007 (date de parution de son enregistrement de l’opus 9) une intégrale des quatuors de Haydn ; après le célèbre opus 33 (paru en 2013), c’était donc, logiquement,… Lire la suite

¶¶¶¶ Le voyage d’automne

Le Voyage d’Allemagne · Emmanuelle Guigues

L’image de la viole de gambe est associée à l’Angleterre — où le consort a fleuri aux xvie et xviie siècles — et à la France, où le répertoire soliste imprimé a été d’une rare abondance. Toutefois, il ne faudrait pas oublier les terres germaniques, où la littérature pour viole ne se limite pas aux trois sonates de Johann Sebastian Bach. Ainsi, la figure de Johann Schenk (ou Schenck) ne peut être passée sous silence, non plus que celle de Telemann qui a écrit pour la viole non seulement des parties fondamentales dans sa musique de chambre (Lire la suite

Un shoot de Haydn

Haydn : Symphonies nos 79–81 · Accademia Bizantina, Ottavio Dantone

On n’attendait sans doute pas l’Accademia Bizantina chez Haydn1, mais après tout, pourquoi pas ? Récemment, deux belles réussites ont été mises au crédit du Giardino Armonico, autre ensemble qui était tout aussi inattendu dans ce répertoire. Et ici aussi, on doit parler de réussite.

Les quatre symphonies choisies sont des œuvres de la maturité qui prennent place juste avant les symphonies « Parisiennes ». La 78, en ut mineur, a paru à Paris, chez l’éditeur Boyer, en 1782 ; les trois suivantes datent de 1784. La popularité de Haydn en Europe est alors grande, et va grandissant, au point que son contrat… Lire la suite

¶¶¶¶ « L’alliance mystérieuse et extra-juste »

I Due Orfei, Caccini & Peri · Marc et Angélique Mauillon

Bon nombre d’Orphées1 musicaux — y compris les deux Euridice de Giulio Caccini et Jacopo Peri — ont déjà fait l’objet d’enregistrements : aussi ce disque n’y puisera rien. C’est là le paradoxe d’I Due Orfei : ici, les « deux Orphée » ne sont pas les œuvres mais les hommes, car Peri et Caccini ont tous deux, de leur vivant, été assimilés à Orphée, comme le rappelle Denis Morrier dans le texte qui figure dans le livret du disque.

Si Le Nuove Musiche de Caccini sont assez bien connues et ont beaucoup attiré les interprètes, en particulier parce que leur préface donne… Lire la suite

¶¶¶¶ Une certaine idée du classicisme

Joseph Haydn : Six Quatuors opus 50 · Quatuor Zaïde

Si nous privilégions, pour des raisons qu’il serait trop long et sans doute déplacé d’exposer ici, l’écoute de disques dont l’approche est assez strictement informée, la qualité générale des productions du label NoMadMusic nous a invité à avoir la curiosité de faire une exception et à nous pencher sur les Quatuors opus 50 de Haydn par le quatuor Zaïde.

Mais avant d’y venir un peu plus en détail, « historiquement informé », ça veut dire quoi ? Ce n’est pas seulement, on le sait, « sur instruments d’époque », c’est aussi « avec l’esprit de l’époque ». Dans le cas de la famille des violons, rappelons-le, l’instrument ne se… Lire la suite

« Ainsi j’ai entendu, ainsi je raconte »

Plucked / Unplucked · Violaine Cochard, Édouard Ferlet

Ceci n’est pas du Bach — hâtons-nous de le signaler. Le livret, contrairement à la couverture, est tout à fait explicite à cet égard : il s’agit bien de compositions d’Édouard Ferlet et d’improvisations du pianiste et de la claveciniste Violaine Cochard à partir de ces compositions. Certes, ces compositions sont inspirées de passages d’œuvres de Bach. Et alors ? Quand Eugène Ysaÿe, dans la deuxième de ses Sonates pour violon seul op. 27, cite la troisième Partita pour violon BWV 1006, personne ne crie au scandale. Notons d’ailleurs que le titre de la première piste de Plucked / Unplucked, « Je me souviens » pourra… Lire la suite

Grandeur et intimité

Beethoven/Liszt : Symphonie no 9 · Yury Martynov

Il y a plusieurs années déjà que le pianiste Yury Martynov a entrepris d’enregistrer, sur des pianos d’époque, l’intégrale des symphonies de Beethoven transcrites par Franz Liszt. On peut se réjouir qu’il n’ait pas mis aussi longtemps que Liszt lui-même à nous offrir le fruit de son travail : le compositeur, en effet, a commencé en 1837 pour n’achever qu’en 1864, non sans revenir sur le travail déjà accompli au terme du parcours. On se reportera avec profit au texte de Bruno Moysan, dans le livret du disque, qui résume les étapes essentielles dans l’histoire de ces transcriptions, et analyse celle… Lire la suite

¶¶¶ « Tant de vertu dans votre amour éclate… »

Ariane et Orphée, cantates baroques françaises · Hasnaa Bennani, Ensemble Stravaganza

Toute contribution de qualité à la discographie de la cantate française est bienvenue. Le genre, en effet, peine à se défendre au disque, et il faut se tourner soit vers des publications déjà anciennes, soit vers d’autres relativement confidentielles. Voici donc un enregistrement qui tombe à pic, puisqu’il nous propose deux cantates, dont l’Ariane de Philippe Courbois, qui demeure rare, quoiqu’elle ne soit pas inédite — elle avait déjà été enregistrée par Agnès Mellon et son ensemble Barcarole en 2004 pour Alpha. On s’en réjouit d’autant plus que c’est sans doute la réussite du disque.

Et d’abord par la qualité de… Lire la suite

¶¶¶¶ “Munditie placeant” : qu’ils plaisent par l’élégance

Mozart : Kurfürstin-Sonaten pour piano et violon · Mathieu Dupouy, David Grimal

Pourquoi écrit-on des sonates ? Notre imaginaire, forgé en grande partie par le xixe siècle et la vision que le Romantisme s’est faite de l’artiste, voudrait que ce soit pour répondre à une nécessité intérieure, poussé par le désir de s’accomplir par l’expression dans son art. Cette idée est violemment contredite par la genèse des sonates KV 301 à 306 de Mozart, dites Kurfürstin-Sonaten ou Pfalz-Sonaten, parce que « dédiées à la princesse électrice (Kurfürstin) Elisabeth Maria, épouse de Karl Theodor du Palatinate (Pfalz) », comme nous l’indique Mathieu Dupouy dans le texte de présentation du présent disque. Le pianofortiste nous retrace l’histoire de… Lire la suite

Par-delà la femme, l’œuvre

Marie Jaëll : Musique symphonique et musique pour piano · Divers

On développe, à la longue, une certaine méfiance quant aux compositrices : est-ce que, vraiment, c’est une figure intéressante de l’histoire de la musique en général qui va nous être présentée, ou bien une femme, parce que, tout de même, il faut parler des femmes, il faut faire de la place aux femmes ? Avec Marie Jaëll, dès les premières écoutes, les soupçons sont balayés : on a bel et bien affaire à une forte personnalité digne de figurer en bonne place aux côtés de ses contemporains et qui a su se tracer un chemin propre.

Car la musique de Jaëll — oui,… Lire la suite

¶¶¶ La nouveauté du pas si ancien

Claude Debussy : Intégrale de la musique de chambre · Kuijken Ensemble

Où s’arrête la « musique ancienne » ? Pour Sigiswald Kuijken, qui signe dans le livret de cette intégrale de la musique de chambre de Debussy un texte intitulé De la musique avant toute chose…, « Debussy est pleinement un compositeur de notre temps, des temps modernes ». Et pourtant, la pratique musicale a bien changé depuis le début du xxe siècle qu’a connu Debussy, ne serait-ce que pour la diversité des pianos, bien plus grande qu’aujourd’hui, ou les cordes des violons, altos et violoncelles, alors encore en boyau. Toutefois, le texte de Sigiswald Kuijken rappelle l’essentiel : les instruments sont là pour servir le… Lire la suite

¶¶¶¶ Partitas bien tempérées

Johann Sebastian Bach : Partitas pour clavecin · Jean-Luc Ho

Parmi les œuvres pour clavier de Bach, les six Partitas se sont rapidement imposées parmi mes cycles préférés. À la fois riches, variées et substantielles, elles sont plus digestes que les deux volumes du Clavier bien tempéré — qui ne sont certainement pas faits pour être joués, comme on le fait au disque, et c’est justice, d’une traite —, moins longues que les Goldberg (que j’aime aussi, au demeurant, mais qui demeurent plus difficiles), puisque chaque partita forme un tout. Elles constituent sans doute un excellent moyen terme pour entrer dans l’univers de l’œuvre pour clavier de Bach.

Bach lui-même devait… Lire la suite

Des particules de temps qui diffèrent des autres

Mozart : Sonates et fantaisies · Stéphanie Paulet, Yasuko Uyama-Bouvard

Dans le premier disque de l’ensemble Aliquando, dirigé par la violoniste Stéphanie Paulet, consacré à Louis-Gabriel Guillemain, une pièce avait particulièrement retenu mon attention : une sonate de « pièces de clavecin (…) avec accompagnement de violon » en sol majeur — autrement dit, une sonate pour clavier obligé et violon. Cet exercice ordinairement si difficile à cause de l'équilibre à trouver et à maintenir avait ici une allure d’évidence telle que ledit équilibre, justement, entre le violon et les deux voix du clavier se passait de tout commentaire. Voilà qui sacrait d’emblée Stéphanie Paulet comme une chambriste d’exception et faisait souhaiter d'en… Lire la suite

Credo in unum Carpentarium

Marc-Antoine Charpentier : Motets pour une princesse · Ensemble Marguerite Louise

Si l’on ne peut pas (ou du moins plus) dire que Marc-Antoine Charpentier est un compositeur peu connu, certains pans de son œuvre demeurent moins explorés que d’autres. Là où l’on compte trois versions disponibles sur le marché de son opéra Médée et un nombre que nous n’avons même pas cherché à évaluer d’enregistrements du célèbre Te Deum, le corpus des « petits motets » est beaucoup moins enregistré, si l’on excepte quelques « tubes » comme le Miserere dit « des Jésuites ». Et si parmi les disques mémorables consacré à ce corpus, il faut absolument connaître les Motets pour le Grand Dauphin qu’offrait l’ensemble… Lire la suite

Le parfum des sons frappe le soir

Philippe Hersant : Œuvres pour piano · Valentine Buttard

« Lunes et soleils, mois et jours sont les hôtes de passage de cent générations et les ans aussi qui se suivent sont des voyageurs1. » C’est par ces lignes que Matsuo Bashô, poète japonais (ou Japonais poète) du xviie siècle, ouvre son Étroit chemin du fond. Cet incipit d’un recueil où se mêlent narration d’épisodes vécus et haïkus pourrait aussi bien se trouver en exergue du cycle Éphémères de Philippe Hersant, inspiré de poèmes de Bashô.

Le cycle, qui a été commencé par la pièce qui est maintenant la huitième, « Lune voilée », s’est construit d’abord sur une commande, celle… Lire la suite

La guirlande de Francesco

Francesco Cavalli : Heroines of the Venetian Baroque · Mariana Flores, Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón

Les jours d’après les attentats de Paris, il était difficile de trouver qu’écouter. Une seule chose, quasiment, me venait à l’esprit : ces airs de Cavalli gravés par Mariana Flores (rejointe par la mezzo-soprano Anna Reinhold ainsi, à la toute fin, que par deux autres chanteurs) et l’équipe de la Cappella Mediterranea (enrichie de quelques membres de Clematis), sous la houlette attentive et bienveillante de Leonardo García Alarcón. Parce qu’ils forment un kaléidoscope d’émotions, avec toujours une forme de noblesse d’âme, parce qu’ils ont l’air de s’adresser à l’intime, parce que le début du premier disque est à lui seul une… Lire la suite

¶¶¶ Goûtons les charmes d’un instrument qui renaît

The Virtuoso Ophicleide · Patrick Wilbart, Trio Ænea

L’ophicléide : voilà bien un instrument auquel on ne pense pas souvent, et que l’on ne s’attendait certainement pas voir figurer comme “star” d’un récital. On sait bien qu’il a eu sa place dans l’orchestre, mais généralement, on ne le connaît pas bien. Le disque de Patrick Wibart et ses comparses sera donc l’occasion, pour beaucoup, de le découvrir. Le texte de Jérôme Lejeune donne toutes les informations nécessaires, et il est complété par une intéressante note d’intention de Patrick Wibart, où l’on découvre entre autres ce conseil tiré d’une méthode du xixe siècle : « Si vous avez une partie importante… Lire la suite

¶¶¶ Tassis Christoyannis, dit Chrysostome

Édouard Lalo : Intégrale des mélodies · Tassis Christoyannis, Jeff Cohen

De l’œuvre d’Édouard Lalo, la postérité n’a pas retenu grand-chose ; même sa Symphonie espagnole — qui pourrait paraître un bon résumé de la personne du compositeur, puisqu’il était lui-même d’origine espagnole et débuta la musique par le violon —, régulièrement jouée et enregistrée il y a encore quelques décennies, semble aujourd’hui avoir moins d’attrait pour les orchestres et violonistes. De larges pans de son œuvre restent à redécouvrir, comme par exemple ce ballet, Namouna, dont la musique fut saluée par Fauré, Chabrier et Debussy, ce qui n’est tout de même pas le marque d’une pièce sans intérêt.

Les premières œuvres que… Lire la suite

¶¶¶¶ Quand la gloire de Rameau éclipse Voltaire

Jean-Philippe Rameau : Le Temple de la Gloire · Les Agrémens, Chœur de Chambre de Namur, Guy Van Waas

Alors que la renommé de son librettiste, Voltaire, aurait dû le faire sortir des cartons et le porter au disque depuis longtemps, Le Temple de la Gloire fait partie des quelques œuvres de Rameau qui jusqu’à lors restaient non enregistrées. Pourtant, l’ouverture bouillonnante et virtuose, en mi majeur, et la suite de danses que l’ensemble Tafelmusik avaient gravé (pour un label relativement confidentiel) avaient de quoi susciter un sincère désir de connaître le reste de l’ouvrage. Heureusement, le CMBV a veillé et l’année Rameau aura permis au chef Guy van Waas, à son orchestre Les Agrémens et au Chœur de… Lire la suite

¶¶¶¶ Mozart, en français, ça se dit comment ?

Mozart : Les Mystères d’Isis · Le Concert Spirituel, Diego Fasolis

Mozart en français ? L’idée, aujourd’hui, paraît étrange. Bien sûr, on sait que cela se faisait, jadis, de traduire les opéras pour les jouer dans la langue locale — et d’ailleurs, la Flûte enchantée elle-même a été immortalisée de cette manière dans le film d’Ingmar Bergman : en suédois1. Mais à l’heure où l’on cherche à se rapprocher le plus possible des conditions d’exécution originales, allant même jusqu’à prendre en compte la prononciation de l’époque, changer la langue n’est pas la première chose que l’on songe à faire. En réalité, ces Mystères d’Isis ne sont pas tout à fait la… Lire la suite

¶¶¶¶ Vivaldi bien ordonné

Antonio Vivaldi : Gloria, Magnificat · Le Concert Spirituel, Hervé Niquet

Vivaldi est souvent sujet d’âpres discussions — non pas tant Vivaldi en lui-même ou sa musique, d’ailleurs, que l’essor qu’elle a connu ses dernières années, l’usage qu’en font certains ensembles… Je fais partie de ceux qui estiment que faire une intégrale de l’œuvre de Vivaldi au disque était une erreur, qu’il faut reconnaître que chez lui comme chez d’autres, certaines pages sont de moindre intérêt, et qu’en particulier du côté des opéras, il y a beaucoup de redites (parfois à la lettre). Si l’on ajoute que pour certains « mélomanes », Vivaldi est devenu l’archétype du baroque et que la moindre aria… Lire la suite

Au-dessus des tranchées, le ciel

Clairières dans le ciel · Duo Contraste

Toute contribution de qualité à la discographie de la cantate française est bienvenue. Le genre, en effet, peine à se défendre au disque, et il faut se tourner soit vers des publications déjà anciennes, soit vers d’autres relativement confidentielles. Voici donc un enregistrement qui tombe à pic, puisqu’il nous propose deux cantates, dont l’Ariane de Philippe Courbois, qui demeure rare, quoiqu’elle ne soit pas inédite — elle avait déjà été enregistrée par Agnès Mellon et son ensemble Barcarole en 2004 pour Alpha. On s’en réjouit d’autant plus que c’est sans doute la réussite du disque.

Et d’abord par la qualité de… Lire la suite

¶¶¶¶ Un marathon de Lassus

Roland de Lassus, biographie musicale · Ludus Modalis, Singer Pur, Egidius Kwartet, Odhecaton, Vox Luminis

Musique en Wallonie vient de mettre un point final à la série commencée en 2011 — le label fêtait alors ses 40 ans — et formant une « biographie musicale » de Roland de Lassus. Cinq petits livres-disques sont venus, à raison d’un par an, documenter la carrière de celui qui fut sans nul doute l’un des compositeurs les plus importants du xvie siècle : les quatre premiers sont chacun consacré à un moment de la vie du compositeur — la jeunesse, la faveur à la cour de Munich, le temps des conflits et la vieillesse — tandis que le dernier, tout récemment… Lire la suite

¶¶¶ D’abord le drame, ensuite la musique

Félicien David : Herculanum · Gens, Deshayes, Montvidas, Courjal, dir. Niquet

À sa création, en 1859, Herculanum, “poème” de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David, frappa d’admiration les spectateurs avant tout pour sa scénographie : ainsi, Berlioz loue « la mise en scène », les costumes, les décors… Une fois amené au disque, c’est-à-dire privé de ces ornements, que reste-t-il de cet éblouissement ? Connaissant le soin avec lequel le Palazzetto Bru Zane a choisi les œuvres qui ont fait l’objet d’un enregistrement et d’une publication en livre-disque dans sa collection “Opéra français” — on se souvient de l’exceptionnel Dimitri de Joncière, véritable chef d’œuvre oublié, d’une Thérèse de Massenet digne des… Lire la suite

Deutsche Qualität made in France

Samuel Scheidt : Ludi Musici · L’Achéron, François Joubert-Caillet

« Cet artiste n’a pas joui de la célébrité qui lui était due, car il est à peine cité dans l’histoire des organistes ; cependant le mérite de ses ouvrages le rend digne d’y figurer au premier rang. Les mélodies de Samuel Scheidt n’ont pas la grâce de celle de son contemporain Frescobaldi, mais son harmonie est piquante, et il y a plus de ressources dans son génie pour les variations d’un sujet1. » Ce relatif oubli, relevé par Fétis au xixe siècle, est d’autant plus injuste que l’œuvre de Scheidt est variée, contenant aussi bien des Cantiones sacræ (dans lesquels… Lire la suite

¶¶¶¶ Du tout au tout, selon la moitié qu’on écoute

Janáček : Sinfonietta ; Dvořák : Symphonie no 9. · Jos van Immerseel, Anima Eterna Brugge

On peut se demander ce qui a poussé Jos van Immerseel a enregistrer la Sinfonietta de Janáček avec son orchestre « sur instruments anciens » Anima Eterna. Sa réponse est simple : il aime cette pièce, il a reçu un vrai choc esthétique à sa découverte et a dès lors souhaité la diriger. Cet enthousiasme suffit-il ? On est en droit d’en douter.

Bien que son titre, avec son diminutif, laisse penser un instant à une petite œuvre, la Sinfonietta fait appel à un effectif important, en particulier à une « fanfare » assez pléthorique — douze trompettes en si bémol, deux trompettes basses, quatre cors et… Lire la suite

¶¶¶¶ Stradella notes d’or

Alessandro Stradella : San Giovanni Crisostomo · Ensemble Mare Nostrum, Andrea De Carlo

En 403, l’impératrice Eudoxie, qui estimait que son peuple devait l’adorer, fit ériger au haut d’une colonne de porphyre une statue d’elle en argent massif. Le faste qu’elle déployait là comme en sa cour ne fut pas du goût de tout le monde, et elle se mit à dos, non trois enfants comme ceux que Nabuchodonosor envoya dans la fournaise, mais l’habile prêcheur Jean dit Chrysostome (« bouche d’or ») qui ne manqua pas de fustiger l’hybris de la souveraine en commençant un de ses sermons par ces phrases : « De nouveau Hérodiade est en démence. De nouveau elle danse. De nouveau elle… Lire la suite

¶¶¶¶ Alla Romana, mais auf Deutsch

Sonatas, Capriccio, Ciacconas & Passacaglia · Ensemble Masques

La persévérance (c’est une manière aimable de dire l’obstination) peut être récompensée. Quand j’avais écouté le disque consacré à Schmelzer par l’ensemble Masques, je n’avais pas vraiment été convaincu. Le fruit n’était pas encore mûr, peut-être. Pour autant, j’ai voulu essayer tout de même ce nouvel opus centré sur Romanus Weichlein, compositeur assez peu connu et qui mériterait de l’être davantage, sans doute — à l’écoute des sonates ici présentées, on n’a plus de doutes.

Dès les premières mesures de la Sonate II de l’Encaenia musices qui ouvre le disque, on est captivé par la beauté plastique du son et sa souplesse.… Lire la suite

¶¶¶¶ Gourmandises mélodiques

Amours vécues · Kimy McLaren, Michael McMahon

La musique a-t-elle des saisons ? On se dit souvent de tel enregistrement que « c’est de la musique du matin » ou « du soir » ; de même, on trouve volontier que la mélodie et le Lied sont des genres d’automne — encore qu’il y en ait pour tous les temps de l’année, et les titres mêmes le disent, des Nuits d’été à la Winterreise — et de fait, ces Amours vécues vont bien au début de l’automne en lequel NoMadMusic les fait paraître, mais un automne éloigné de l’image mélancolique romantique que nous nous en faisons aujourd’hui, un automne qui ressemble davantage à… Lire la suite

Royal duo

CPE Bach, Graun, Hesse : Trios pour pianoforte et viole de gambe · Lucile Boulanger et Arnaud De Pasquale

Dans certains cas, il est plus facile d’écrire sur ce que l’on n’a pas aimé que sur ce que l’on adore. Face à un disque comme celui de Lucile Boulanger et Arnaud De Pasquale, étant très amateur du répertoire, de pianoforte et du jeu des deux interprètes — on avait déjà goûté leur lecture très vivante des sonates pour viole de gambe et clavier de J. S. Bach —, il n’est guère aisé de dire autre chose que « précipitez-vous dessus », « écoutez », « profitez ». Il faudra bien, pourtant, aller un peu plus loin, sinon, il n’y aura pas d’article.

Parmi les grands musiciens que comptait… Lire la suite

Ténébreuses clartés d’une âme poétique

Henry Purcell : Devotionnal Songs & Anthems · La Rêveuse

Beaucoup de gens croient que quand on est parmi les admirateurs d’un ensemble, on n’est pas bien placé pour en parler, que l’on va forcément être fan, bref, qu’on laisse son esprit critique de côté en mettant le CD dans le lecteur. Je crois au contraire qu’on est encore plus exigeant. On attend tellement ! Le risque d’être déçu est encore plus grand que pour un artiste que l’on ne connaissait pas encore. D’autre part, il convient de se demander pourquoi on s’est placé au nombre des admirateurs : n’était-ce pas, justement, parce que la qualité avait si souvent été au rendez-vous… Lire la suite

¶¶¶ Cultures sans choc

Aashenayi: Rencontre Musicale en Terre Ottomane · Canticum Novum, Emmanuel Bardon

Aashenayi, en farsi, veut dire « rencontre ». Il s'agit, pour l'ensemble Canticum Novum, sous la direction d’Emmanuel Bardon, d’une rencontre entre différentes nations ou ethnies, d’échange des cultures et des individualités autour de la Méditerranée, en terre ottomane, au temps de Soliman le Magnifique. Rencontre entre Orient et Occident sur le Bosphore, donc, mais aussi ici et maintenant, entre musique ancienne écrite, traditions orales et modernité, celle-ci s’incarnant sous la forme d’arrangements et improvisations, d’ouverture à un répertoire qui n’est pas la spécialité de tous au sein de Canticum Novum, d’un partage entre musiciens d’horizons, techniques et cultures variées.

Le discours pacifiste… Lire la suite

¶¶¶¶ L’heureuse rencontre

Dauvergne & Pesson : Les Troqueurs et La Double Coquette · Ensemble Amarillis

Alors que les prochains mois s’apprêtent à nous livrer de nouveaux fruits des célébrations de 2014 consacrées à Rameau (les enregistrements étant faits, il fallait encore les mettre en boîte et les éditer pour les publier), en voici un récolté tardivement de l’année Dauvergne, car Les Troqueurs qui constituent le premier CD du présent coffret ont été enregistrés en 2011. On ne peut que se réjouir des contretemps qui ont amené à retarder la parution de la version proposée par l’ensemble Amarillis de cet « opéra bouffon », car il se double du coup d’une seconde pièce du même genre, La Coquette trompée, qui donne lieu ici à un traitement tout à… Lire la suite

¶¶¶¶ Fulgurance sensible

Ludwig van Beethoven : Variations · Olga Pashchenko

Parfois, on a des réactions surprenantes : par exemple, en abordant un disque, alors même qu’on sait qu’il va être bien, on en est comme étonné. Tel a été mon cas avec le nouvel opus d’Olga Pashchenko. Le premier m’avait fait une très forte impression, au point de s’élever en quelques écoutes au rang de référence, et ce sur des œuvres non seulement bien documentées (l’opus 111 de Beethoven, les Variations sérieuses de Mendelssohn), mais de plus difficiles, musicalement s’entend.

L’exploit est renouvelé avec Variations, consacré entièrement à Beethoven, mais proposant des œuvres moins courues. De fait, l’un des avantages des disques… Lire la suite

¶¶¶¶ « Quelque Mélophilète vous applaudira »

Un salon de musique · Ensemble Résonnances

Quand j’ai pris le disque Un salon de musique de l’ensemble Résonances, on m’a dit que c’était un excellent choix, « qui malheureusement n’est pas des plus faciles à défendre ». Pourquoi ? Sans doute parce que la musique baroque française, et surtout la musique de chambre, reste relativement mal connue du public et qu’elle est d’une sobriété difficile à aborder pour nos oreilles qui ont passé par des musiques plus expansives. Même chez les noms fameux, qui sont d’ailleurs ceux qui généralement se sont fait connaître à nous principalement par leur instrument, comme François Couperin, Marin Marais ou Jacques Hotteterre, on oublie… Lire la suite

¶¶¶¶ Ad majorem Veneciarum gloriam

Venecie Mundi Splendor. Marvels of Medieval Venice. Music for the Doges, 1330–1430 · La Reverdie

« L’image de la grande tradition musicale de la chapelle Saint-Marc à Venise est liée à l’importante floraison des xvie et xviie siècles, avec Adrian Willaert, les Gabrieli et Claudio Monteverdi. Ce projet montre cependant le rôle central qu’avait la musique déjà à partir de la première moitié du xive siècle, à travers le genre du motet dans la célébration des grands évènements d’État tels que l’investiture du doge, l’annexion d’un nouveau territoire à la République ou la visite d’un allié important. » C’est en ces termes que Claudia Caffagni, cofondatrice de la Reverdie et chargée depuis plusieurs années… Lire la suite

¶¶¶¶ La belle Aurore

Händel – Haym : Sonates en trio · L’Aura rilucente

Le nom de Nicola Francesco Haym n’est pas inconnu de bon nombre de baroqueux et d’amateurs d’opéras, mais ce n’est pas, en général, comme compositeur : il fut le librettiste de quelques-uns des grands succès londoniens de Händel, dont Giulio Cesare (1724, d’après le livret de Bussani pour l’opéra de Sartorio), Tamerlano (1724 aussi, d’après le livret de Piovene mis en musique par Francesco Gasparini — cet opéra a fait l’objet d’un intéressant enregistrement paru chez Glossa) et Rodelinda (1725, d’après Salvi, d’après le Pertharite de Corneille qui connut un tel échec que son auteur renonça — pour un… Lire la suite

« Quels objets enchanteurs ! »

Jean-Philippe Rameau, Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les Dieux de l’Égypte · Hervé Niquet, Le Concert Spirituel

Il y a plusieurs années, le chef d’une formation baroque m’avait demandé des idées d’œuvres à recréer ; le premier titre qui m’était venu, c’était Les Dieux de l’Égypte de Rameau. En fait, je ne savais presque rien de cet opéra, si ce n’est que d’une c’était du Rameau, ce qui est toujours un gage de qualité, de deux que ça n’avait jamais été rejoué depuis le xviiie siècle, ce qui pique la curiosité, et de trois que le titre faisait envie. Mais Les Dieux de l’Égypte sont une œuvre très exigeante, parce que créée pour une festivité de cour : Rameau… Lire la suite

¶¶¶¶ Le flacon sans étiquette

Minoritenkonvent : manuscript XIV 725 : Vienna / Praha / Kroměříž, 1700 · Stéphanie Paulet, Elisabeth Geiger

Après un premier disque qui était un portrait, celui du compositeur Louis-Gabriel Guillemain, portrait illustré par des pièces de formations diverses, l’ensemble Aliquando nous revient au disque en toute petite formation, réduit à Stéphanie Paulet, au violon, et Elisabeth Geiger à l’orgue — pas n’importe quel orgue : un magnifique instrument d’André Silbermann (Haguenau, 1730). Le titre de ce nouvel opus, sans doute, s’avèrera mystérieux au premier abord : Minoritenkonvent, le couvent des Minorités, celui de Vienne. De la musique religieuse ? Pas vraiment. Il s’agit en fait du lieu où est conservé un manuscrit qui, sous la cote XIV 726, renferme plus… Lire la suite

¶¶¶ « Ce serait ma carrière… Et une belle carrière ! »

Théodore Dubois : Musique sacrée et symphonique, Musique de chambre · Interprètes divers

Mon premier contact avec la musique de Théodore Dubois a été tristement dissuasif. Il s’agissait d’un concert donné à la Folle Journée de Nantes par Marc Coppey, l’Orchestre de Poitou-Charentes et Jean-François Heisser, dont le programme contenait une partie des œuvres pour violoncelle et orchestre que le mêmes avaient gravé pour Mirare. J’y étais allé sans préjugé, par curiosité, je m’y suis ennuyé, ayant surtout trouvé la musique assez fade. Une personne éminente eut beau me dire que les œuvres retenues n’étaient pas forcément les plus convaincantes pour une découverte, en qu’en particulier, parmi celles du disque, une telleLire la suite

Divine rhétorique

Michel-Richard de Lalande, Tenebrae · Claire Lefilliâtre, Le Poème Harmonique

En 2002, Alpha faisait paraître un double disque : sur le premier CD, quatre œuvres de Michel-Richard de Lalande publiées à titre posthume en 1730 : un Miserere à voix seule avec des de plain chant non notés dans la partition, et les troisièmes Leçons de ténèbres du mercredi, du jeudi et du vendredi ; sur le second CD, le Sermon sur la Mort de Bossuet déclamé par Eugène Green, qui constitue sans doute sa réalisation la plus convaincante. Claire Lefilliâtre, qui chante la partie de soliste, s’y trouvait alors exposée comme sans doute jamais auparavant. Hélas, mal lui… Lire la suite

¶¶¶¶ La République des Musiques

Georg Philipp Telemann, Ouverture et concertos · Les Ambassadeurs, Alexis Kossenko

« Capus lisait un acte, Tristan faisait des mots, Renard en préparait. Allais disait n’importe quoi — n’importe quoi d’Allais, c’était toujours très bien ! » — Sacha Guitry, Si j’ai bonne mémoire…

Serions-nous dans une année telemannique ? On le souhaiterait… Après le très beau disque de La Rêveuse, paru en janvier, voici venir une parution qui le complète agréablement : une ouverture et un petit bouquet de concertos par Les Ambassadeurs. Fait remarquable, c’est le premier disque consacré à Telemann qui paraît chez Alpha. En revanche, ce n’est pas le premier dans lequel on retrouve le flûtiste Alexis… Lire la suite

Rameau, évidemment

Jean-Philippe Rameau, Intégrale des pièces de clavecin · Bertrand Cuiller

Au revoir 2014 a rimé, pour beaucoup, avec au revoir Rameau, de sorte que l’enregistrement dont je vais parler n’a pas bénéficié de la promotion qui a été faite autour d’un des premiers disques de « l’année Rameau », intitulé L’œuvre pour clavier, et qui s’était attiré mon ire — clamant dans le désert d’ailleurs. Que l’on joue Rameau au piano, passe — même si ça ne m’intéresse pas. Que l’on en fasse un des fers de lance de l’année qui célébrait le compositeur me paraissait déjà beaucoup moins opportun (et plus opportuniste, pour ne pas dire… Lire la suite

¶¶¶ Pour une seule main et plein d’idées

Britten, Korngold : Concertos pour la main gauche · Nicolas Stavy, Orchestre national de Lille

Il fallait bien qu’à un moment ou un autre, la collection discographique du label Hortus consacrée à la musique en lien avec la première guerre mondiale se penche sur la figure du pianiste Paul Wittgenstein, qui perdit son bras droit dans le conflit.

Son histoire, c’est d’abord celle du fils d’un industriel, Karl, qui avait lui-même connu une jeunesse houleuse : né lui-même d’un père entrepreneur et d’une mère issue d’une grande famille viennoise, le jeune Karl, sixième des onze enfants, s’enfuit à dix-huit ans de la maison familiale pour aller chercher fortune aux États-Unis… avec son violon. Il joue et… Lire la suite

¶¶¶¶ Telemann intus et in cute

Georg Philipp Telemann : Trios et Quatuors avec viole de gambe · La Rêveuse

L’histoire est la plus partiale des sciences. Quand elle s’éprend d’un homme, elle l’aime jalousement, elle ne veut plus entendre parler des autres Du jour où a été reconnue la grandeur de J.-S. Bach, tout ce qui était grand de son temps est devenu moins que rien. C’est à peine si l’on pardonne à Hændel l’impertinence d’avoir eu autant de génie de J.-S. Bach et beaucoup plus de succès. Les autres sont rentrés dans la poussière ; et plus que tous, Telemann, à qui la postérité a fait payer l’insolente victoire que, vivant, il remporta sur J.-S. Bach. Cet homme, dont la musique… Lire la suite

¶¶¶ Enfantés dans les tranchées

Georges Antoine : Quatuor et Sonate · Oxalys

Si Albéric Magnard est tué dans les premiers mois de la guerre, c’est en 1918, et âgé seulement de 26 ans, que le compositeur liégeois Georges Antoine meurt. Il laisse derrière lui une dizaine d’œuvres : mélodies, pièces pour orchestre, musique de chambre — dont un quatuor avec clavier que Vincent d’Indy qualifia de « remarquable ». En fait, le co-fondateur de la Schola Cantorum avait même conseillé le jeune homme qui lui avait adressé la Sonate pour piano et violon et le Quatuor en 1916.

Ces deux œuvres, que les musiciens d’Oxalys ont enregistrées pour la collection “14–18” du label… Lire la suite

Une référence est née

Transitions : Dussek, Beethoven, Mendelssohn · Olga Pashchenko

« Pour vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », disait Danton le 2 septembre 1792, dans des circonstances, fort heureusement, bien différentes de celles qui nous occupent ici. Et de l’audace, Olga Pashchenko n’en manque pas. S’aventurer, pour un premier disque, à l’âge de vingt-cinq ans, dans la sonate op. 111 de Beethoven et dans les Variations sérieuses de Beethoven, n’est-ce pas de l’audace et encore de l’audace ? Y jouer deux pianoforte différents, l’un pour ces deux pièces, l’autre pour les Bagatelles op. 33 de Beethoven encore, et la sonate op. 61 dite « Élégie harmonique » de Dussek, n’est-ce pas… Lire la suite

Le Beau-Père, le Beau-Fils et le Saint-Piano

Liszt, Wagner, Sonatas & Metamorphoses · Thomas Hitzlberger

Jusques à quand utiliser des pianos d’époque ? À partir de la deuxième moitié du xixe siècle, le son des pianos se rapproche grandement de celui d’aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard : la maison Steinway and Sons a été fondée en 1853. Cependant, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, elle ne bénéficiait pas encore de la position hégémonique qu’elle occupe actuellement, de sorte que si Liszt possédait à Bayreuth un Grand Piano de la maison Steinway de 1876, il en jouait aussi un autre, construit en 1873, de la maison Steingraeber, fondée en 1852 — piano qui appartenait à… Lire la suite

La Force de Stradella

Alessandro Stradella : La Forza delle Stelle · Mare Nostrum, Andrea De Carlo

Stradella fait partie de ces artistes qui ont acquis davantage de réputation par leur vie, leurs frasques et l’agitation de leurs destinées que par leur legs. On compte ainsi non moins de cinq opéras consacré au compositeur — deux en français, le second, dont la musique est de César Franck, réutilisant le livret du premier, rédigé par Émile Deschamps et Emiliano Pacini, deux en en italien, et un, le plus célèbre en allemand, celui de Friedrich von Flotow. Sans compter le roman de Philippe Beaussant qui s’ouvre par un avertissement : en ce qui concerne Stradella, la vérité est parfois plus… Lire la suite

¶¶¶¶ Avant la guerre

Une mort mythique, œuvres de chambre d’Albéric Magnard · Alain Meunier, Philippe Guilhon-Herbert

D’Albéric Magnard, on a pu dire, non sans vérité, qu’il fit tout pour être ignoré du grand public, et c’est ce qui lui advint. Il vécut loin des honneurs. Il faut dire aussi, avant de crier au scandale, que son œuvre est brève, puisqu’elle ne compte que vingt-et-un numéros d’opus, auxquels on pourrait ajouter quelques pièces sans numéro. Il est néanmoins plus connu pour son œuvre symphonique, plusieurs fois enregistré — on compte au moins trois intégrales dirigées par Michel Plasson (EMI, 1984-7), Jean-Yves Ossonce (Hyperion, 1997), Thomas Sanderling (Bis, 1999) — mais souvenons-nous aussi que pour son dernier disque,… Lire la suite

¶¶¶¶ Aimables Barbares

Camille Saint-Saëns : Les Barbares · C. Hunold, J. Gertseva, E. Montvidas, L. Campellone

Dans un article de Claude Debussy, on peut lire cette phrase, bien connue : « cet opéra opéra est plus mauvais que les autres parce qu’il est de Saint-Saëns » (“De quelques superstitions et d’un opéra”, La Revue blanche, 15 novembre 1901). Mais diantre, qu’avaient de si atroces ces Barbares dont l’auteur de Pelléas et Mélisande parle là ? Voilà une question à laquelle cet enregistrement ne répondra pas, car cet opéra de Saint-Saëns, qui jusqu’ici n’avait pas eu la faveur d’un enregistrement, y séduit.

L’œuvre a originellement été composée pour le grand théâtre d’Orange, d’où le choix de cette ville comme cadre de l’intrigue.… Lire la suite

¶¶¶¶ Requiem pour le plaisir

Fauré : Requiem / Gounod : Sept paroles · Brussels Radio Choir, Hervé Niquet

Pour qui est habitué aux Requiem plus flamboyants — tels celui de Mozart, d’une grande force rhétorique, ou celui de Verdi —, celui de Fauré est étonnant. Certains le situent dans le sillon de la Messe des morts de Campra, et l’idée ne paraît pas incongrue de rapprocher les deux œuvres, mais Fauré va plus loin, car il est d’une rare concision, et qu’il fait l’impasse sur la peinture de l’enfer — Dies iræ, Rex tremendæ majestatis, tout cela est à peu près effacé — pour se placer uniquement dans la promesse de la vie éternelle et du paradis.

Le… Lire la suite

¶¶¶¶ Pourquoi les sonates

Beethoven : Sonates “Tempête”, “Waldstein”, “Appassionata” · Soo Park

« Si nous essayons de retrouver ce qui, pour leurs premiers auditeurs, put faire la radicale nouveauté d’œuvres à présent aussi connues que les sonates “Tempête”, “Waldstein” et “Appassionata” (…), si nous nous efforçons de les écouter comme pour la première fois… » C’est en ces termes que Mathieu Dupouy commence le remarquable texte de présentation du disque de Soo Park consacré à trois sonates bien connues de Beethoven. Il indique aussi que « le fait de les jouer sur un instrument contemporain de leur composition doit nous aider, en ravivant notre écoute par des sonorités à la fois anciennes et nouvelles à… Lire la suite

¶¶¶¶ Le retour triomphant d’un chef-d’œuvre lyrique

Victorin Joncières : Dimitri · Brussels Philharmonic, Hervé Niquet

« Je revendique le droit absolu de supposer des incidents restés secrets et de conter des aventures dont je n’ai pas trouvé la preuve du contraire. » — Sacha Guitry.

C’est l’histoire du malheureux fils d’Ivan le Terrible et d’un homme qui disait l’être alors que D(i)mitri était réputé été assassiné par les sbires du ministre Boris Godounov. Était-ce réellement le tsarévitch ? Était-ce un simple aventurier qui se faisait passer pour lui ? C’est longtemps resté un mystère ! Aujourd’hui, il semble bien qu’il s’agissait d’un usurpateur mais il parvint néanmoins au pouvoir, sans doute à l’instigation des Polonais qui ne détestaient… Lire la suite

¶¶¶¶ Défense et illustration de la sprezzatura

Claudio Montverdi : Scherzi Musicali · La Venexiana

… e quel sottile spirito che vede
soccorse gli altri, che credean morire,
gravati d’angosciosa debolezza.

… Et cet esprit subtil, celui qui voit,
porta secours aux autres qui croyaient mourir,
lourds qu’ils étaient d’une faiblesse angoissée.
— Guido Cavalcanti, Rime, sonnet Veder poteste, quando v’inscontrai…

Nelle sue poesie le “dramatis personæ” più che personaggi umani sono sospiri, raggi luminosi, immagini ottiche, e soprattutto quegli impulsi o messaggi immateriali che egli chiama “spiriti”. Un tema niente affatto leggero come la sofferenze d’amore viene dissolto… Lire la suite

Petites étincelles chantantes

Félicien David, Mélodies · Tassis Christoyannis et Thanassis Apostolopoulos

Vois-tu, je crois que quand on s’aime pour plus d’une raison, c’est qu’on ne s’aime pas vraiment.
— Sacha Guitry, Désiré, acte premier, Théâtre complet, t. V, p. 497.

Quand un disque n’a pas l’heur de plaire, on a tôt fait d’en déceler les défauts : les uns diront que la musique enregistrée est sans intérêt, d’autres blâmeront une diction qui n’est pas strictement impeccable (alors même que chez certains artistes qu’ils apprécient davantage, ils feront fi de cela), d’autres encore critiqueront la prise de son, bref : que l’on m’entende bien, je ne taxe pas de mauvaise foi, je note… Lire la suite

¶¶¶¶ Voyage symphonique

Felix Mendelssohn : Symphonies 3 et 4 · Frans Brüggen, Orchestra of the 18th century

Parmi le vaste essor symphonique qui a marqué le romantisme musical et qui a vu Schubert, Mendelssohn et même Schumann prendre la suite de Beethoven, certains ont été relativement bien servis au disque sur instruments anciens : plusieurs intégrales de Beethoven (Gardiner, Brüggen deux fois) et de Schubert (Brüggen, Immerseel, Minkowski), deux aussi de Schumann (Gardiner, Herreweghe pour les symphonies, en deux disques séparés). Mendelssohn, en revanche, est resté quelque peu sur la touche : sans aucune véritable intégrale historiquement informée, certaines symphonies restaient bien peu documentées — en particulier les deux premières —, d’autres — les troisième et cinquième — un… Lire la suite

Lumineuses spéculations

Johannes Ockeghem : Missa prolationum · Musica Nova, Lucien Kandel

Le titre même de la Missa prolationum d’Ockeghem est bien mystérieux pour le non-spécialiste. Consultant telle ou telle source d’information, il apprendra que la prolation est la division de la semi-brève en deux ou trois minimes. Ah. Bon. Quand on n’est pas spécialiste, on n’est pas beaucoup plus avancé. Je me suis aventuré un peu plus loin, et avant de vous entretenir de la version que nous propose l’ensemble Musica Nova, je vous propose pour commencer une courte explication du principe de composition de cette messe.

La notation musicale des valeurs rythmiques n’a pas toujours été telle que nous la connaissons.… Lire la suite

Rien de trop

Giovanni Battista Pergolesi : Septem verba a Christo in cruce moriente prolata · René Jacobs, Akademie für Alte Musik Berlin

Un premier exemplaire des Septem Verba a Christo in cruce moriente prolata ont été redécouverts par les musicologues en 1930. D’autres manuscrits sont également réapparus par la suite, en particulier dans l’aire germanique, attestant d’une remarquable postérité de l’œuvre jusque dans les années 1770. Plusieurs portent l’attirbution à Pergolèse, qui cependant est restée — et reste — sujette à débat. Quoi qu’il en soit, comme l’écrivent Reinhard Fehling, éditeur de la partition, et René Jacobs, que l’œuvre soit ou non du Napolitain n’ajoute ou n’enlève rien à sa grande valeur musicale. Hermann Scherchen parlait même d’« une œuvre d’art des plus… Lire la suite