L’âge de raison

par Loïc Chahine · publié mercredi 22 mars 2017 · ¶¶¶

Johann Sebastian Bach et Georg Philipp Telemann : le rapprochement tient de l’évidence, plus encore que celui, plus chronologiquement exact, avec Händel. Telemann aurait pu « voler » le poste de Bach à Leipzig — ce que la postérité ne veut pas lui pardonner ; Bach l’a choisi comme parrain de son deuxième fils, Carl Philipp Emanuel, et ce n’est sans doute pas un hasard si ce dernier a fait une bonne part de sa carrière à Hambourg, comme justement Telemann avant lui. Loin de s’opposer, ces deux géants de la première moitié du xviiie siècle se complètent. À l’un la galanterie, à l’autre la science ? À l’un la facilité, à l’autre la profondeur ? En écoutant les concertos de Bach ici réunis, on ne les trouve pas arides, mais au contraire fort brillants ; en écoutant ceux de Telemann, on ne les trouve pas dénués de science — et les mouvements fugués du disque, c’est dans les deux concertos de Telemann qu’ils se trouvent.

Le programme constitué par l’ensemble Amarillis a plusieurs mérites. Le premier, c’est de réunir en un seul disque deux splendeurs : le Concerto pour hautbois et violon de Bach, le Concerto pour flûte à bec et flûte traversière, déjà évoqué, de Telemann ; deux œuvres abouties, riches, souvent jouées mais jamais totalement épuisées, véritables bonheurs pour les auditeurs. Second mérite : les deux autres concertos sont des raretés ; en effet, si le Concerto bwv 1057 de Bach est fort similaire au quatrième Brandebourgeois, il s’agit d’une version, créé par Bach lui-même, où le violon soliste laisse la place au clavecin. Quant au concerto de Telemann pour hautbois, violon, deux flûtes traversières et continuo, il est finalement plus proche d’une ambitieuse composition chambriste que, véritablement, d’un concerto.

Tout cela rappelle que le concerto est au xviiie siècle un genre protéiforme, apercevant déjà le parangon de virtuosité romantique par endroits (le bwv 1057) ou faisant dialoguer deux solistes à égalité, recherche d’associations de sonorités inouïes, en trois mouvements, « alla moderna », vif–lent–vif, chez Bach, ou plus « da chiesa » chez Telemann, avec une introduction lente et un mouvement fugué en second, puis à nouveau lent et vif… Bref, c’est aussi à la liberté d’un genre que nous convie l’ensemble Amarillis.

Bonheur des auditeurs, avons-nous dit ; ce bonheur, c’est aussi celui du son. On savoure toujours autant le hautbois rond et chaleureux d’Héloïse Gaillard ; on ne l’apprécie pas moins à la flûte à bec, rejointe par le traverso expert et enchanteur d’Amélie Michel ; on goûte le clavecin de Violaine Cochard comme support d’un continuo toujours aiguisé, comme soliste brillant mais jamais envahissant ; mêmes qualités, d’ailleurs, chez Alice Piérot, premier violon et soliste attentif, précis, irréprochable.

Ce qui distingue la lecture d’Amarillis, surtout, c’est le juste équilibre entre le « gros son » et l’absence d’effets de manches : le timbre de l’ensemble est rond, puissant, charnu, « pêchu » même, mais sans brutalité, sans violence, sans vrombissement, sans outrance, comme, en somme, d’une séduction naturelle et immédiate. Cette (relative) absence de volontarisme interprétatif est peut-être aussi la limite de cette lecture : la lecture ici proposée ne pourrait-elle aller plus loin ? Aux auditeurs habitués, aujourd’hui, à une surenchère, au toujours-plus, Amarillis oppose une vision centrée bien davantage sur la partition elle-même, sur son intelligibilité — et son intelligence —, au risque, sans doute, de surprendre par son classicisme ; bref, ce Bach, ce Telemann, cet(te ?) Amarillis, c’est la force de l’âge — une maîtrise technique impériale — et l’âge de raison — la maturité, peu de surprise, beaucoup de sagesse ; c’est l’équilibre entre virtuosité et gravité. Que ceux qui veulent virevolter et s’amuser passent leur chemin : là n’est pas le propos de ce disque.

Quoi qu’il en soit, voilà un disque tout à fait agréable et qui a le mérite de traiter avec autant de sérieux et d’agrément les deux grands amis que furent Telemann et Bach — un disque marqué du sceau de l’honnêteté, au sens moderne, mais aussi au sens d’une qualité essentielle de l’âge classique : celle qui fait de l’équilibre la vertu essentielle.

Extraits

Bach, Concerto bwv 1060a, I, Allegro

Telemann, Concerto twv 52:e1, III, Adagio

INFORMATIONS

Bach, Telemann, Effervescence concertante

Bach : Concertos BWV 1060a pour hautbois et violon, cordes et continuo  BWV 1057 pour clavecin, deux flûtes à bec, cordes et continuo

Telemann : Concertos TWV 54:B1 pour hautbois, violon, deux flûtes traversières et continuo : TWV 52:e1 pour flûte à bec, flûte traversières, cordes et continuo.

Ensemble Amarillis

1 CD, 52’07, Evidence, 2017.

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