Amours, trop vous doi cherir et haïr…

par Wissâm Feuillet · publié samedi 11 juin 2016 · ¶¶¶¶

Le grand public connaît peu Jehan (ou Jehannot) de Lescurel, poète du xiiie siècle ; il est bien plus familier de son homologue François Villon, poète plus tardif dont l’itinéraire, cependant, est assez proche : poètes parisiens des bas-fonds, Jehan et François sont connus pour avoir été des voleurs et des assassins aux vies sulfureuses. Si François n’a subi que l’exil et la torture, Jehan, lui, serait mort sur la potence pour ses nombreux crimes. Probablement clerc, particulièrement débauché, il aurait commis des violences contre des femmes, ce que ne laisse pas deviner l’œuvre qu’il laisse derrière lui1, composée d’une petite trentaine de pièces de vers, conservées sur six feuillets d’un manuscrit du Roman de Fauvel, parfaitement inscrites dans la tradition provençale de la fin’amor : un locuteur amoureux — tantôt masculin, tantôt féminin — exprime son désir et les tourments qui lui sont corrélatifs.

À la différence de Villon, son confrère ès larcins, Lescurel, comme Adam de la Halle ou Guillaume de Machaut, est un poète-musicien qui nous fournit à la fois texte et musique. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples : dans le fameux manuscrit du Fauvel, les chansons de Lescurel ne sont accompagnées que de bien peu de musique, puisqu’à une exception polyphonique, seules les mélodies des refrains sont données, ce qui est monnaie courante dans la tradition musicale médiévale. Comment donc interpréter ces chansons qui, de toute évidence, contiennent des « pistes » musicales mais ne les développent pas ? La réponse s’impose d’elle-même : en improvisant. L’improvisation est au cœur de la démarche de l’ensemble Céladon qui se fait fort de « reconstituer », à partir de l’unique chanson polyphonique de Lescurel et de sa connaissance du répertoire médiéval, tout ce que le manuscrit ne donne pas : accompagnement harmonique et rythmique, contrechants, nuances… Le résultat est particulièrement plaisant : les textes de Lescurel prennent vie, s’animent, et l’on peut, depuis son salon, se sentir transporté dans des sphères curiales du xiiie siècle, où des trouvères se livraient au même rituel d’improvisation autour de cette trame musicale sommaire.

Le disque mêle monodies accompagnées et monodies a capella dans une alternance assez équilibrée qui donne à entendre diverses textures : les voix seules, pures, joliment captées dans un cadre qui offre une résonance superbe (une chapelle romane) ; et les voix accompagnées, tout en sobriété. La présence de la harpe d’Angélique Mauillon et des vielles de Nolwenn Le Guern est remarquable : elles déploient un tapis sonore d’une très grande finesse sur lequel le luth, les flûtes à bec et les percussions se greffent discrètement mais avec sensibilité. Les trois voix, précises et belles, quasi incantatoires parfois, rendent la plupart du temps justice aux poèmes de Lescurel que l’on comprend généralement bien. Toutefois, la diction de l’ancien français aurait pu, par moments, être plus soignée. En effet, ce qui compte, dans ce répertoire, c’est bien le texte : la mélodie, même si elle est ornée de mélismes savants, ne fait que rehausser le propos de ces poèmes d’amour à la composition savante.

Il fallait bien trouver un peu à redire à cette première intégrale des chansons de Lescurel qui est, au demeurant, une réussite. Bien évidemment, il faut prendre le temps, pour s’y frotter, de perdre un peu nos catégories esthétiques modernes et d’accepter le dépaysement de la musique médiévale qui, de manière générale, n’est pas facile d’accès : rythmiquement et harmoniquement, pour qui n’y serait pas habitué, c’est un langage totalement étranger, et les voix non accompagnées peuvent, à la longue, sembler un peu mornes. Mais pourquoi ne pas se familiariser avec ce langage en écoutant – et en lisant – Lescurel, qui constitue une belle porte d’entrée dans le Moyen Âge musical profane ?

Note

1. On pourra consulter l’édition d’Anatole de Montaiglon, publiée en 1855, indigente d’un point de vue critique, mais assez bonne quant à l’établissement du texte. L’introduction fait l’aveu d’un manque évident d’éléments biographiques et ne se mouille pas de ce point de vue, mais présente une belle réflexion liminaire sur l’histoire de la langue.

Extraits

«Amour, voulés-vous acorder»

«Comment que pour l’eloignance»

INFORMATIONS

Jehan de Lescurel : Chansons d’amour

Ensemble Céladon
Paulin Bündgen, contre-ténor et direction artistique.

1 CD, Ricercar (Outhere), 76’30, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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