« Ouvrez vos cœurs aux transports que j’inspire »

par Loïc Chahine · publié dimanche 8 mai 2016 ·

Après Rebel de père en fils, programme consacré à Jean-Féry et François Rebel, mais aussi à François Francœur, c’est peu de dire que le nouvel opus discographique de l’ensemble Les Surprises était attendu. Et ce n’est pas une surprise : il est excellent. Également consacré à une collaboration, celle de Michel-Richard Delalande (ou de Lalande) et André Cardinal Destouches, il présente une œuvre qui, en son temps, obtint un certain succès : Les Éléments, sur un livret de Pierre-Charles Roy. Œuvre de commande originellement créée en 1721 aux Tuileries pour (et même avec) le tout jeune Louis XV, le ballet sera repris, après un remaniement que signale et analyse brièvement Françoise Escande, dans son intéressant texte dans le livret du disque, avec un certain succès en 1725 à l’Académie royale de musique, puis à nouveau en 1742 (après une reprise à Fontainebleau), en 1749 à Lyon, et une dernière fois en 1754 à l’Académie royale de musique. Mais Les Éléments ont également connu un grand succès au concert de la reine Marie Leczinska, puisque Benoît Dratwicki, dans le même livret (oui, luxe, il y a trois textes de présentation dans ledit livret, le troisième étant celui du chef de l’ensemble), indique que l’œuvre « a été exécutée par les musiciens de la Chambre au moins une trentaine de fois entre 1729 et 1752. » Le fait que Les Éléments puissent être joués dans un tel cadre, c’est-à-dire à peu près dénués de mise en scène, semble bien indiquer la vogue que connaît la musique, même détachée du spectaculaire, et invite donc à s’y pencher.

Comme ils l’avaient fait pour quelques œuvres de Rebel et Francœur, en particulier le Ballet de la Paix, Louis-Noël Bestion de Camboulas et ses Surprises se sont tournés vers des extraits, quoiqu’ils soient cette fois, et on s’en réjouit, tirés d’une seule et même œuvre. Regrettera-t-on de n’entendre pas Les Éléments dans leur intégralité ? Difficile à dire… Bien sûr, les intégrales sont indispensables, mais face à l’excellence du présent disque, on se dit que mieux valent de bons extraits qu’une mauvaise intégrale. C’est un autre exercice, et voilà tout. Voici en effet que les « meilleurs moments » ont été sélectionnés pour nous, avec soin. De plus, un minimum de trame dramatique a généralement été conservé, comme pour assurer la continuité. Il en résulte un disque intense, riche, sans aucun temps mort.

Le fait de tendre vers une version réduite implique également un effectif un peu réduit, et l’on peut dire que Les Surprises ont trouvé de ce point de vue la bonne formule, celle qui évoque aussi bien les douceurs de la musique de chambre que les splendeurs orchestrales. Le soin du détail, du phrasé, la qualité exceptionnelle de chaque instrumentiste — ah ! le violon d’Alice Julien-Laferrière et son jeu d’archet si fin et si efficace, ah ! la flûte enchanteresse, stupéfiante de variété dans les sonorités, de Sandra Latour, ah ! le hautbois superbe de rondeur, de clarté et de netteté de Laura Duthuillé : il faudrait citer chacun — regardent vers la chambre, tandis que le sens de la masse, la force dramatique, la puissance, eux, évoquent l’orchestre — et l’on sait que celui de l’Académie royale de musique était l’un des meilleurs du monde, en son temps. Il faut encore louer le continuo attentif, ciselé, à chaque instant magistral qui anime l’ensemble de l’enregistrement.

Les trois voix n’ont pas grand-chose à envier aux instrumentistes. On appréciera chez tous la beauté du timbre, l’agrément suprême de l’ornementation — et que de ports de voix il y a ! on s’y vautre l’oreille avec un plaisir coupable — et la qualité de la diction (quoique chacun pût, par endroits, donner davantage de conviction à son texte, mais c’est là sans doute la limite qu’il y a à passer si vite d’un rôle à un autre, mais l’on passe aisément sur ce petit défaut). Quelle émotion saisit aux transports de la vestale Émilie, dans laquelle Élodie Fonnard est si touchante ! Et quel doux soulagement quand l’Amour d’Eugénie Lefebvre vient la sauver du supplice que la tradition lui promettait ! Et le duo « Heures favorables », n’a-t-il pas tous les charmes qu’on puisse imaginer ? Il y a trop de pages qu’il faudrait citer… On appréciera enfin l’unité des trois voix car, que ce soit entre elles ou avec les instruments, Élodie Fonnard, Eugénie Lefebvre et Étienne Bazola ne tirent jamais la couverture à eux et font montre toujours d’un parfait équilibre. Ajoutons que les deux voix aiguës se distinguent aisément l’une de l’autre tout en s’associant parfaitement. C’est là que l’on sent que l’expression « ensemble Les Surprises » est parfaitement justifiée : il y a bien un ensemble, et loin que les « solistes » tiennent le haut de l’affiche, laissant dans l’ombre les « accompagnants », ici instrumentistes et chanteurs semblent être à égalité.

Il n’y a rien dans ce disque qui ne charme ou qui n’enchante ; tout y semble marqué du sceau de la justesse et de l’évidence. On se laisse doucettement conduire au bout du disque et à sa vaste chaconne, et quand le disque est fini, on se dit que, tout de même, c’était bien agréable, alors remettons-le.

Avec ces Éléments, l’ensemble Les Surprises le prouve encore une fois : il a le don de faire sonner ces partitions qui peut-être — sans doute — entre les mains d’autres musiciens moins habiles, moins convaincus, moins attentifs, eussent parues ternes ; le don, toujours, d’en exhaler le charme souverain. Dans une pièce de Fuzelier intitulée Les Bains de Charenton, on lit l’échange suivant :

pierrot — Donnez-moi un peu le détail des remarques que vous avez faites sur L’Europe galante, car je vous crois fille à remarques.
lisette — Oh ! j’ai vu aussi Thétis et Pélée
pierrot : Vous avez aussi vu Thétis et Pélée ! Vous devez avoir le cœur au caramel !

Si Pierrot avait entendu ce disque, il aurait sans nul doute eu lui aussi « le cœur au caramel ». Nous autres, nous avons fondu.

Extraits

Ouverture

Le Chaos, « Ne prenez que l’Amour pour maître » – Menuets

Le Feu, « Ah, Valère, quel Temps… » et Bruit de tempête

INFORMATIONS

Destouches et Delalande : Les Éléments

Ensemble Les Surprises
Louis-Noël Bestion de Camboulas, clavecin et direction
Élodie Fonnard, soprano
Eugénie Lefebvre, soprano
Étienne Bazola, baryton
Alice Julien Laferrière, Gabriel Ferry, violons
Sophie Iwamura, alto
Laura Duthuillé, hautbois
Sandra Latour, traverso
MAtthieu Bertaud, flûtes à bec et traverso
Juliette Guignard, viole de gambe
Anaïs Ramage, basson et flûtes à bec
Marie-Amélie Clément, contrebasse
Étienne Galletier, théorbe et guitare
Sylvain Fabre, percussions

1 CD, 75’47, Ambronay éditions, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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