Les irrésistibles messieurs Couperin

par Loïc Chahine · publié jeudi 11 mai 2017 ·

« Correspondance musicale » — ces mots employés par Jean-Philippe Viret pour décrire (sans doute partiellement) sonnent juste : comme un échange fructueux de musique avec François Couperin le Grand. Pas tout à fait à son ombre, car si plusieurs pièces partent de Couperin, c’est pour l’amener ailleurs, comme on amènerait un interlocuteur sur un autre terrain en partant d’un accord commun — et si « La muse plantine » est presque exactement celle de Couperin « arrangée » pour le quatuor de Jean-Philippe Viret, d’autres pièces sont plus libres.

Oui, un échange fructueux. Mais certains feront-ils pas la mou devant ce qu’ils trouveront « douteux » : comment ! oser ne pas être que déférence et accroupissement contrit devant l’illustre passé ! Oser adopter une attitude… iconoclaste ? Non : juste créative. On imagine que Richard Strauss aurait été tancé d’avoir orchestré en 1923 une Suite de danse d’après Couperin, et, diantre !, d’avoir récidivé avec Divertimento en 1941. Tant pis pour les grincheux : ils rateront une occasion d’entendre de la belle musique.

Car les quatre musiciens réunis en quatuor autour de Jean-Philippe Viret à la contrebasse — « sçavoir », Éric-Maria Couturier, violoncelle, David Gaillard, alto, et Sébastien Surel, violon — invitent dans un univers sonore riche, varié, inventif, où l’allant du rythme n’entrave jamais un lyrisme incandescent. Et au chapitre du lyrisme (assumé mais jamais excessif, jamais kitsch), « En un mot commençant » pourra faire penser à certains moments de Piazzolla.

Le quatuor se montre très à l’aise dans un style qui évoque le plus pur classicisme — on admirera d’ailleurs partout la précision qu’on qualifierait de chirurgicale si le terme n’était teinté d’une connotation de froideur bien éloignée de la réalité de cet album —, comme au début de « La muse plantine » — mais cette muse s’affranchit un moment pour emporter l’auditeur dans un pur rêve, comme « L’an tendre » qui, partant du « Dodo ou l’amour au berceau » de Couperin, semble devenir une rêverie un peu trouble (troublée / troublante), délicieuse et trouble.

Qu’on donc de Couperin toutes ces pièces qui évoquent bien sûr le maître du clavecin, mais aussi çà Piazzolla, là — par exemple dans « Docile » — des recherches musicales très « xxe siècle » (on pense à la puissance sonore d’un Ligeti) ? C’est le même amour de la belle sonorité, la sonorité qui séduit, la virtuosité (celle de la contrebasse, puis du violoncelle dans « Jour après jour », par exemple) qui suggère ; c’est, au-delà du son qui ne suffirait pas, la manière dont le motif mélodique, lui aussi, séduit — c’est bien un motif qui dans un premier temps accompagne le solo de contrebasse qui s’affirme progressivement et structure, gentiment, « Jour après jour » — ; c’est enfin et surtout l’élégance toujours, l’élégance souveraine qui refuse l’épanchement facile mais ne manque pas pour autant de toucher, cette élégance qui guide à travers des complexités qui n’y paraissent pas et n’hésitent pas à se terminer par des cadences toutes simples, tout auréolées d’évidence.

On l’aura compris, plus que la lettre, ce que les musiciens réunis autour de la contrebasse et des compositions de Jean-Philippe Viret ont pris à Couperin, c’est ce que le compositeur des Goûts réunis a appelé « le je-ne-sais-quoi », ce charme non pas seulement indéfini mais indéfinissable, parfois mystérieux, ce mélange de noblesse du ton et de sensualité de l’esprit auquel on ne résisterait pas — mais, eh ! qui voudrait y résister ?

On pense encore à un autre titre de Couperin, que Les Idées heureuses évoquent sans le citer : Les Ombres errantes ; sauf que l’errance est douce, et que ces ombres, dans la langue du xviie ou xviiie, ne sont pas que des ombres : ce sont des âmes.

Extrait

La Muse plantine

INFORMATIONS

Les Idées heureuses

Jean-Philippe Viret, contrebasse et composition
Éric-Maria Couturier, violoncelle
David Gaillard, alto
Sébastien Surel, violon

1 CD, Mélisse, 2017.

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