Cultures sans choc

par Blanche Dutreuil · publié jeudi 27 aout 2015 · ¶¶¶

Aashenayi, en farsi, veut dire « rencontre ». Il s'agit, pour l'ensemble Canticum Novum, sous la direction d’Emmanuel Bardon, d’une rencontre entre différentes nations ou ethnies, d’échange des cultures et des individualités autour de la Méditerranée, en terre ottomane, au temps de Soliman le Magnifique. Rencontre entre Orient et Occident sur le Bosphore, donc, mais aussi ici et maintenant, entre musique ancienne écrite, traditions orales et modernité, celle-ci s’incarnant sous la forme d’arrangements et improvisations, d’ouverture à un répertoire qui n’est pas la spécialité de tous au sein de Canticum Novum, d’un partage entre musiciens d’horizons, techniques et cultures variées.

Le discours pacifiste et cosmopolite qui sous-tend ce projet, tout sincère qu’il soit, peut paraître un peu convenu et plein de bons sentiments, l’échange entre musiciens ne concerner que ces derniers et guère l’auditeur, d’autant qu’un projet intéressant ne fait pas forcément un bon disque. Cette limite affleure d’autant plus qu’on peut être un peu déçu par le fait que ce travail qui se veut proche de l’oralité et du partage soit si « sage ». Ainsi, sans se vouloir historiquement renseignée, l’interprétation reste assez classique, et les techniques sont parfois moyennement convaincantes ; la voix d’Emmanuel Bardon paraît, quoique belle, un peu « hors style », et on l’imagine davantage dans un répertoire liturgique ou de musique italienne ; on le retrouve ainsi avec plus de bonheur dans la dernière pièce, une cantiga d’Alfonso X el Sabio, que dans une énième version de Morenica ; cela s’équilibre parfois avec les voix féminines, plus typées, mais s’accorde d’autres fois moyennement avec elles.

L’atmosphère de la fête ou le duende ne sont donc peut-être pas assez au rendez-vous, et si la dimension méditative est mieux transmise, en nuance, elle manque parfois elle aussi d’accents poignants ; reconnaissons toutefois que l’exercice, au disque, tant pour les auditeurs qu’à plus forte raison pour les musiciens, est extrêmement ardu, d’autant que l’enregistrement n’est pas une captation de concert.

Malgré ces quelques réserves, le dessein initial porte des fruits, et de beaux fruits : le discours et le projet eux-mêmes prennent tout leur sens et une valeur particulière quand on sait le travail de pédagogie et de concerts que mène l’ensemble en région Rhône-Alpes, où il est l’un des rares à servir ce répertoire. En effet, Canticum Novum est natif de cette région, de Saint-Étienne précisément, ville cosmopolite et ouverte par excellence, aux racines variées, méditerranéennes profondément, mais également plus lointaines. Ainsi, ce discours — discours de paix, musique hispano-orientale, médiévale/renaissante, entre musique du monde, morceaux très écrits et apports personnels plus contemporains, discours d’aspect très « savallien » —, dont on peut se méfier ou s’agacer a ici un réel sens.

On peut comprendre qu’un tel programme ne plaise pas unanimement, mais il est très appréciable que l’ensemble se situe très honnêtement et clairement, allant jusqu’à préciser pour chaque morceau sa nature, et le degré d’apport. J’ai également beaucoup apprécié la présence, dans le livret, de tous les textes en transcription latine et en traduction française (et anglaise), mais il aurait été intéressant d’avoir aussi, pour chaque morceau, le nom de qui intervient (pour identifier les deux chanteuses, notamment : les voix sont bien différentes, mais cela ne nous divulgue pas les identités, et c’est un peu frustrant !).

En plus de se situer clairement, ce disque a divers atouts pour que d’aucuns ne le foudroient pas sur des critères de genre ou de style : on sent l’expertise du côté de la direction, servie par des musiciens de qualité et une superbe prise de son — beau son, équilibré, timbres riches, justesse et mise en place impeccables —, mais on peut également dire que ce travail a les qualités de ses défauts, ou vice-versa. Il n’a en effet pas les excès de lyrisme et d’hétéroclitisme de plusieurs productions menées par Jordi Savall, il n’a pas non plus l’émotion et le relief, la vivacité, de ses plus belles du genre.

En un mot, c’est bien fait, et très soigneusement composé : grande cohérence tonale et esthétique, qualité de nuance, alternance très équilibrée des diverses influences, des airs joyeux et plus méditatifs, des répertoires écrits et oraux, des pièces chantées ou non, le tout sans blanc, avec des transitions rythmiques et un enchaînement fluides, naturels. D’un point de vu tout à fait personnel, le flûtiste et les deux chanteuses ont été pour moi une jolie rencontre, notamment à travers les inflexions balkaniques et touchantes de telle romance arménienne réinterprétée par Canticum Novum (Sareri hovin mernem, piste 5).

Il s’agit indéniablement d’un joli disque, et d’un ensemble qui gagne certainement à être entendu en concert, pour plus de vie et de liberté ; on écoute Aashenayi avec plaisir, on y revient volontiers, avec simplicité. Son enchaînement fluide, la beauté du son, sa qualité d’ambiance, me l’ont rendu plaisant pour les soirs ou le travail, faisant partie de ces disques que l’on peut écouter même d’une oreille distraite sans s’en lasser. Que l’on me comprenne bien : ce n’est pas là un défaut. Aashenayi excelle à créer efficacement une atmosphère, sans être trop présent : c’est une limite pour toucher au sublime, mais une qualité quand on pense que certaines lectures deviennent vite excessives, fatigantes ou outrées. On y revient donc, non avec fièvre et transport, mais avec sérénité et confiance. C’est une œuvre qui ne peut guère décevoir ceux qui aiment la musique de l’Orient ou de Méditerranée et qui complète les grands classiques en permettant de varier les écoutes.

Extraits

Sareri hovin mernem (traditionnel arménien)

Traditionnel / Khaled Arman, Säqi ba khoda

INFORMATIONS

Aashenayi: Rencontre Musicale en Terre Ottomane

Ensemble Canticum Novum
Emmanuel Bardon, chant et direction.

1 CD, 75’31, Ambronay, 2015.

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