De Gaultier à Weiss : pour une rhétorique du sensible

par Wissâm Feuillet · publié mercredi 31 janvier 2018 · ¶¶¶

Le luthiste d’origine canadienne Benjamin Narvey publie, pour le label Gamut Music, une anthologie de pièces de luth réunies autour d’un projet précis : montrer la continuité entre l’école française de luth et la production du luthiste allemand Sylvius Leopold Weiss, au XVIIIe siècle. Un tel propos manquait peut-être à la discographie de luth : signaler par des exemples concrets les inspirations de Weiss, dont l’œuvre est ô combien syncrétique. Ces exemples, Benjamin Narvey est allé les puiser dans un manuscrit découvert en 2004, le manuscrit Harrach, lequel contient des pièces de Weiss jusqu’alors inédites, et justement pétries de style français. Pour le musicien, ce manuscrit est une sorte de « chaînon manquant » entre les luthistes français du grand siècle et la production plus tardive de Weiss, qu’on ne saurait réduire à un prétendu « style allemand ». Il n’est pas inintéressant de découvrir ces pièces en regard de celles, plus connues, de Gallot, de Visée et de Gaultier.

S’il exerce souvent comme continuiste, Benjamin Narvey est spécialiste des luthistes français du XVIIe : c’est à eux qu’il a consacré sa thèse de doctorat. Il maîtrise donc bien leur langage et ne commet, dès lors, aucun contresens esthétique, à ceci près qu’il joue la musique française du XVIIe et la musique de Weiss sur le même luth (un luth baroque allemand à treize chœurs), luth dont ne disposaient pas Gallot et ses contemporains : est-ce pour mieux marquer cette continuité entre les deux écoles de luth ? L’instrument, toutefois, paraît un peu trop puissant pour la musique française : il est regrettable, en ce sens, que deux luths différents n’aient pas été utilisés, ou qu’un luth à onze chœurs seul n’ait servi à l’ensemble (instrument tout à fait convenable pour jouer les premières œuvres de Weiss).

Par-delà le choix de l’instrument, le toucher du luthiste est fort bien équilibré et net à l’extrême, jusque dans les agréments : la finesse le dispute à la lisibilité, notamment dans les pièces lentes, où les lignes intermédiaires – non négligeables – sonnent de façon évidente mais sans insistance. Certaines pièces auraient peut-être gagné à être interprétées avec un pincer moins vif : c’est le cas de la Psyché de Gallot qui ouvre le disque (et lui donne son nom), dont les premières notes surprennent par leurs attaques très incisives. Toutefois, le timbre, dans l’ensemble doux et moelleux, varie agréablement en textures : il n’est que de passer à l’Amant malheureux (du même Gallot) pour constater que, dans cette dernière, Benjamin Narvey semble jouer plus près du cordier ; en tout cas, quelle que soit sa technique, le son est ici plus rond, légèrement plus étouffé, en parfaite correspondance avec le caractère proposé par le titre – en effet, le projet de ce disque est, avant tout, de proposer des pièces de caractère, spécificité française dont le luthiste allemand s’est inspiré. Cependant, c’est jusqu’à la maturité de Weiss que nous conduit Benjamin Narvey, bien au-delà de ses pièces de caractère, puisque la sonate no 37 du manuscrit de Dresde termine le récital : le luthiste donne à entendre, en un peu plus d’une heure, un beau condensé de l’histoire du luth baroque.

Enregistrer un luth n’est jamais chose aisée, et il est difficile de satisfaire tout le monde, ce pourquoi il nous semble opportun de dire quelques mots de la prise de son de Jake Larson. L’instrument est doux, presque fragile, et donc souvent enregistré de près ; ici, il semble que ce soit de très près, dans un lieu agréablement réverbérant, sans excès. La moindre inflexion est audible, ce qui rend la moindre erreur difficilement pardonnable, la moindre respiration sensible : l’on en apprécie d’autant plus la précision du jeu de Benjamin Narvey. Quiconque voudra découvrir conjointement le luth français et le luth allemand trouvera donc là une valeur sûre et un projet original : l’oreille est au plus près de l’instrument et peut se saisir de sa rhétorique si peu ostentatoire.

Extraits

Visée : Tombeau du vieux Gallot

Weiss : Courante

INFORMATIONS

Psyché. The French Weiss

Benjamin Narvey, luth baroque

1 CD, Gamut Music, 2017.

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