Chasse au trésor en Germanie

par Wissâm Feuillet · publié mardi 19 avril 2016 · ¶¶¶

Cette aventure musicale commence un peu comme le chapitre xxxiii du Don Quichotte de Cervantès : un manuscrit perdu et retrouvé dans une malle, recélant une histoire improbable, la fameuse Nouvelle du Curieux malavisé… C’est sur un mystère du même acabit que le jeune ensemble Radio Antiqua a construit son programme de sonates allemandes, autour de deux protagonistes qui ne sont pas souvent réunis, le violon et le basson. Ces trésors « perdus », enregistrés ici, ce sont, entre autres, des partitions de « l’Armoire no 2 » de la bibliothèque de Dresde, complétées par des sonates d’autres collections, restées longtemps enfouies, un peu comme le Curieux malavisé.

Si tous les compositeurs du programme ne sont pas allemands, ces sonates ont été conservées dans des collections allemandes, ce qui justifie leur réunion au sein de ce disque. Les noms semblent familiers, voire bien connus pour certains : Telemann, Schaffrath, Pisendel, Dieupart, Reichenauer et Brescianello ; les deux derniers en particulier n’ont guère été abondamment illustrés au disque, et le pari de faire redécouvrir des compositeurs oubliés est risqué : mal les jouer une fois, c’est souvent les vouer immédiatement à l’oubli de nos contemporains ; mais ces jeunes musiciens nous prouvent que rien ne résiste au talent et à l’expressivité. Après avoir écouté ces six pièces, qui n’a jamais entendu une page de Schaffrath, de Reichenauer ou de Brescianello ne peut qu’avoir envie d’y revenir.

Le programme s’articule autour de deux pôles : d’une part, quatre sonates en trio ou en quatuor avec basson obligé (ce qui assure leur cohérence), de style germano-italien, toutes d’excellente facture ; d’autre part, deux pièces en solo, une sonate pour violon et une suite pour flûte à bec. Cette dichotomie a malheureusement tendance à mettre à mal l’unité du disque et l’on aurait pu souhaiter que la totalité du programme soit consacrée à des œuvres à trois ou quatre parties.

Le disque s’ouvre sur une sonate en trio de Telemann conservée non seulement en manuscrit, mais aussi publiée à Francfort en 1718. Dès l’Allegro initial, Radio Antiqua fait une belle démonstration d’énergie et de précision : chaque trait est incisif, joliment soutenu par une basse continue colorée et bien conduite, et dès les premières notes, le dialogue peu commun du violon et du basson séduit. Le Soave qui suit, d’une grande douceur, durant lequel on a l’impression que le temps se distend, présage d’un disque plein de contrastes et de subtilité. Toutefois, si cette sonate est fort bien écrite et exécutée, comme celle de Schaffrath qui la suit, il ne s’agit guère ici d’une œuvre majeure de Telemann, contrairement à d’autres trios tels ceux qu’avait enregistré La Rêveuse, y compris dans le même recueil (la sonate V des Sechs Trios de 1718) ; faut-il croire que le basson l’a moins inspiré ? Nous avons été bien plus enthousiasmé par les œuvres de Reichenauer et de Brescianello qui portent toutes deux le titre inattendu de « concerto ».

Appeler concerto une œuvre pour violon, violoncelle, basson et basse continue, sans orchestre, pourrait sembler être une incongruité. Pourtant, le caractère concertant du quatuor de Reichenauer ici proposé est indéniable : les trois instruments échangent des traits difficiles mais élégants, entre expressivité extrême et suavité. On en ressort en se disant qu’il y a vraiment chez Reichenauer de jolis accents, d’ailleurs assez telemanniens (car Telemann, très révéré en son temps, a beaucoup influencé ses contemporains), servis ici avec succès par des instrumentistes talentueux et réactifs, dominant bien le style qu’ils ont choisi d’illustrer, lequel est également à l’honneur dans la dernière sonate du programme, celle de Brescianello. La virtuosité le dispute à l’agrément, et certaines trouvailles mélodiques ou contrapuntiques surprennent agréablement.

On passera plus rapidement sur la partie « solo » du programme qui, si elle ne laisse pas indifférent, n’est pas l’essentiel de ce disque. Les deux pièces, une sonate de Pisendel longtemps attribuée à Bach, et une suite pour flûte de Dieupart, n’ont rien en commun que de figurer dans des manuscrits de Dresde : dans la première, c’est l’art de la fugue à l’allemande qui s’illustre, mâtiné de traits italianisants ; dans la seconde, c’est le style français dans toute sa splendeur, plaisant, badin, mais légèrement hors de propos d’un point de vue stylistique. Ces pièces que tout oppose donnent toutefois à apprécier le jeu sensible de Lucia Giraudo au violon et la grâce d’Isabel Favilla, la bassoniste, qui joue agréablement la flûte de voix. Nous aurions toutefois préféré que cette sonate de Dieupart fût remplacée par une sonate pour flûte de Telemann, voire par un trio du même (il y en a de très beaux avec la flûte à bec).

Tour d’Allemagne ou tour d’Europe ? On ne sait plus bien, mais ces trésors allemands, en particulier ces deux « concertos » sans orchestre, nous ont ravis. L’ensemble Radio Antiqua aura de beaux jours devant lui s’il continue à explorer ce répertoire.

Extraits

Reichenauer : Concerto…, I, Adagio

Brescianello : Concerto…, I, Allegro

INFORMATIONS

Treasures of the German Baroque

Georg Philipp Telemann : Sonate pour violon, basson et basse continue en fa majeur twv 42:f1.

Christoph Schaffrath : Sonate pour violon, basson et basse continue en si bémol majeur cswv :e:20.

Antonín Reichenauer : Concerto pour violon, violoncelle, basson et basse continue en sol mineur Rk 18.

Johann Georg Pisendel : Sonate pour violon et basse continue en ut mineur (bwv 1024.

Charles Dieupart : Suite pour flûte de voix et basse continue en majeur.

Giuseppe Antonio Brescianello : Concerto pour violon, basson et basse continue en sol mineur.

Radio Antiqua
Lucia Giraudo, violon
Isabel Favilla, basson et flûte à bec
Giulio Quirici, théorbe
Petr Hamouz, violoncelle
Claudio Barduco Ribeiro, clavecin

1 CD, 59’28, Ambronay (coll. Jeunes ensembles), 2015.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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