Mozart, en français, ça se dit comment ?

par Loïc Chahine · publié samedi 7 novembre 2015 · ¶¶¶¶

Mozart en français ? L’idée, aujourd’hui, paraît étrange. Bien sûr, on sait que cela se faisait, jadis, de traduire les opéras pour les jouer dans la langue locale — et d’ailleurs, la Flûte enchantée elle-même a été immortalisée de cette manière dans le film d’Ingmar Bergman : en suédois1. Mais à l’heure où l’on cherche à se rapprocher le plus possible des conditions d’exécution originales, allant même jusqu’à prendre en compte la prononciation de l’époque, changer la langue n’est pas la première chose que l’on songe à faire. En réalité, ces Mystères d’Isis ne sont pas tout à fait la traduction française de Die Zauberflöte. Les éléments principaux de l’intrigue et de la musique sont là, mais l’œuvre est tout à fait différente, et d’ailleurs, il n’y a plus de flûte enchantée dans l’affaire.

En 1801, en France, on ne connaissait pas grand-chose de l’œuvre lyrique de Mozart. Queques tentatives avaient été faites, mais sans grand succès. (On se reportera avec profit au texte du livret du disque que signent Étienne Jardin et Alexandre Dratwicki pour tous les détails sur les précédents et sur l’élaboration des Mystères d’Isis.) Ce n’est que quand le xixe siècle eut un an (pour pasticher un auteur célèbre) qu’avec Les Mystères d’Isis un opéra de Mozart eut du succès à Paris. Plus qu’une adaptation de La Flûte enchantée, il s’agit d’une réécriture. Certes, une bonne partie de la musique vient bien de La Flûte enchantée, mais pas seulement (l’adaptateur, Ludwig Wenzel Lachnith, a aussi puisé dans Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, La Clemenza di Tito…). Par ailleurs, le livret est considérablement chamboulé ; les noms des personnages sont, pour la plupart, modifiés, Tamino devenant Isménor, Papageno Bochoris, et la Reine de la Nuit Myrrine, mais surtout on sera surpris d’entendre succéder à la musique de l’ouverture une cérémonie menée par Zarastro et ses prêtres où se trouve exploitée une partie de la musique du Finale de l’acte II.

De prime abord, ce jeu de patchwork surprend, mais il amuse aussi — il y a quelque plaisir aux devinettes que cela occasionne, comme d’ailleurs à entendre la musique parée de nouvelles paroles voire d’une nouvelle vocalité (l’air « du champagne » de Don Giovanni est transformé en trio), parfois d’une nouvelle orchestration. À la seconde écoute, déjà, on goûte avec davantage de finesse non plus le travail d’adaptation — remarquable au demeurant, car Lachnith et son librettiste se sont vraiment réapproprié le matériau de Mozart et Schikaneder —, mais bien l’œuvre qui en résulte. La qualité de la prosodie (et de la diction des chanteurs), la marche du drame (le rituel initiatique est largement raccourci, le rôle de Mona/Papagena est étoffé et celui de Monostatos vidé de sa substance : il en résulte un resserrement de l’action et du personnel dramatique), la beauté de la musique l’emportent.

Si on veut écouter ces Mystères d’Isis comme La Flûte enchantée, on sera forcément un peu déçu de quelques absences : de larges pans de la partition d’origine disparaissent, y compris les célébrissimes airs « Der Hölle Rache » (deuxième air de la Reine de la Nuit) et « Ach, ich fühl’s » (air de Pamina). Se priver de ce dernier est d’autant plus douloureux que le rôle est confié à Chantal Santon-Jeffery. Mais il ne faut certainement pas écouter ainsi ; il faut se demander : est-ce un opéra qui fonctionne, avec des situations réussies, des transitions naturelles, une musique de qualité et en adéquation avec le drame ? On répondra alors par l’affirmative et l’on concluera que oui, c’est un bon opéra.

Outre que l’entreprise de donner une seconde vie à ce que fut, pour les Français, la première approche de l’œuvre lyrique de Mozart, est extrêmement louable, la réalisation ne l’est pas moins. Ce qui frappe, c’est la richesse — disons même le luxe de la distribution : voilà un double disque qui aligne pour les rôles principaux Chantal Santon-Jeffery, Sébastien Droy, Tassis Christoyannis (dont le français, quoique entaché à deux ou trois endroits — deux ou trois endroits ! c’est peu2 ! — de quelques erreurs, est toujours aussi délectable, et son Bochoris/Papageno est une éclatante réussite), Jean Teitgen, Renata Pokupic et Marie Lenormand — tous très bien dans leur rôle — et qui se paie encore l’éclat, pour les rôles secondaires, de Camille Poul, Jennifer Borghi, Élodie Méchain, Mathias Vidal et Marc Labonnette. On a rarement vu une telle brochette ! Chaque voix est caractérisée et se différencie aisément des autres, et là réside assurément l’une des clefs du succès de ces Mystères d’Isis.

Côté orchestre, Le Concert Spirituel n’est pas ici dirigé par son habituel chef, Hervé Niquet, mais est confié à Diego Fasolis. La direction est de belle facture, mais on la souhaiterait parfois plus incisive et plus articulée. Quant au Flemish Radio Choir, on ne chante plus ses louanges : on l’a déjà trop fait. Il est aussi bon que d’habitude, et ce n’est pas peu dire.

Ces Mystères d’Isis sont un peu plus qu’une curiosité — une invitation à écouter Mozart autrement. Comme titrait Andrew Clements dans The Guardian, « les puristes pourront détester » (disons plutôt des puristes, d’ailleurs). Tant pis pour eux : ils passent à côté d’une aventure enthousiasmante.

Notes

1. Cette pratique, par ailleurs, perdure encore dans quelques théâtres, comme la Deutsche Oper à Berlin.

2. Nous avons remarqué, par exemple, jèter pour jeter, un suis-je qui sonne un peu comme swis-je (déformation assez naturelle au demeurant)…

Extraits

Acte II, sc. 2, “Plus de tristesse” (Bochoris, Mona, Pamina)

Acte IV, sc. 1, “La vie est un voyage” (Bochoris)

INFORMATIONS

Mozart : Les Mystères d’Isis

Chantal Santon-Jeffery, Pamina
Marie Lenormand, Mona
Renata Pokupic, Myrrène
Sébastien Droy, Isménor
Tassis Christoyannis, Bochoris
Jean Teitgen, Zarastro
Camille Poul, Jennifer Borghi, Élodie Méchain, les trois dames et les trois suivantes
Mathias Vidal, 1er prêtre et 1er ministre (!)
Marc Labonnette, le Gardien, 2e prêtre et 2e ministre.

Le Concert Spirituel
Flemish Radio Choir
Diego Fasolis, dir.

2 CD, 72’15+48’30, Glossa, avec le soutien du Palazzetto Bru Zane, 2015. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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