Fraternellement Bach

par Wissâm Feuillet · publié vendredi 6 juillet 2018 · ¶¶¶¶

Incontournables dans le répertoire de la flûte, a fortiori de la flûte traversière baroque, et souvent interprétées y compris transcrites pour la flûte à bec — Pierre Hantaï les a d’ailleurs enregistrées dans cette configuration avec Hugo Reyne (Mirare, 2009) —, les sonates de Bach pour l’instrument peuvent se diviser en trois catégories : deux sonates avec basse continue, deux sonates avec clavecin obligé, et une « Partita » pour la flûte seule. Marc et Pierre Hantaï s’étaient déjà consacré à une partie de ces œuvres pour Virgin et gravaient en 1999 les deux sonates avec clavecin obligé, une sonate en sol majeur pour flûte et continuo « d’après bwv 1027 et 1039 » où ils étaient rejoints par leur frère Jérôme et Ageet Zweistra, et enfin la partita pour flûte seule. Ici, la perspective est plus rigoureuse : 74 minutes des quatre sonates et de la partita. Au continuo dans les mi mineur et majeur, le clavecin seul, sans basse d’archet.

Ces œuvres exigent des musiciens, et en particulier du flûtiste, une technique irréprochable : c’est ce que donne à entendre Marc Hantaï. C’est avec une virtuosité rigoureuse et avec franchise qu’il aborde ce répertoire. Cette rigueur est partagée par Pierre Hantaï, et chacun sait que c’est là l’une des plus belles qualités du claveciniste, palpable dans chacun de ses enregistrements solistes. Il résulte de cette entente fraternelle et musicale intransigeante un beau sens de l’équilibre : flûte et clavecin, notamment dans les sonates où le clavier est obligé, sont chacun à leur place. Pour le dire familièrement, ils ne se marchent pas dessus, et la main droite du clavecin construit agréablement un discours parallèle à celui de la flûte.

Appréciable, le sens de l’articulation partagé par les deux frères participe de la superlative lisibilité du discours : aucun flou, aucune ligne lâche, aucune hésitation. Cette disposition est particulièrement audible chez Marc Hantaï dans la partita en solo : la Corrente, par exemple, illustre parfaitement la capacité du flûtiste à jongler entre liés et détachés, dans un environnement où les sauts d’intervalles importants sont nombreux et où le tempo, impitoyable, ne pardonnerait rien. Une même attention à l’articulation se fait sentir lorsque les deux frères sont réunis : il n’est que d’entendre le premier Allegro de la sonate en mi mineur, d’une précision redoutable, où l’éloquence de la flûte est soutenue par un adroit piquage de la ligne de basse qui fait frémir.

Toutefois, il ressort de l’écoute un certain manque de chair ; si tel passage tendu peut donner le frisson ou tel autre émouvoir (l’Andante de la sonate en mi mineur, par exemple, où le jeu de luth du clavecin est judicieusement mis à profit), les sonates avec basse continue — celle en mi majeur, surtout — souffrent interprétation sans doute un peu aride. Quel dommage, en ce sens, que le disque s’ouvre sur cette sonate en mi majeur ! La réalisation de la basse continue y est pour quelque chose : sobre, trop sobre, elle ennuie en se faisant succéder une série d’accords plaqués minimisant le liant (c’est frappant dans le premier Allegro de la sonate), sans trop d’inventivité, alors qu’on sait que Pierre Hantaï est capable des meilleures réalisations. Cette sobriété un peu grumeleuse ne saurait résulter que d’un choix, mais nous ne l’avons pas compris.

Ce disque attendu, pour ses grandes qualités, satisfait sans finir de convaincre pleinement : il mérite d’être écouté, tant il regorge de belles trouvailles notamment rhétoriques, sans toutefois parvenir à devenir la référence.

Extraits

Sonate en si mineur, IV, Presto

Sonate en mi mineur, III, Andante

INFORMATIONS

Bach : Sonates pour flûte et clavecin

Marc Hantaï, flûte traversière baroque
Pierre Hantaï, clavecin

1 CD, Mirare, 2018.

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