Petite Symphonie, grands quatuors

par Wissâm Feuillet · publié dimanche 24 avril 2016 · ¶¶¶¶

Héritiers d’une tradition qui remonte peut-être, au plus loin, aux Pièces de clavecin en concert de Rameau (1741), mais surtout des quatuors avec clavecin de Schobert parus en 1767, les deux quatuors avec piano(forte) de Mozart, composés en 1785–86, franchissent un cap : là où, chez Schobert, on aurait pu parler de piano accompagné par un trio de cordes, il y a ici un langage véritablement concertant. Après s’être joliment illustrés dans des concertos pour pianoforte de Mozart (AgOgique, 2012), ce sont ses deux quatuors avec pianoforte que Daniel Isoir et des solistes de La Petite Symphonie ont choisi d’enregistrer pour le label Muso.

Dès les premières mesures, les quatre instrumentistes font montre d’une remarquable énergie : on est immédiatement en compagnie d’un Mozart intimiste mais pétillant, printanier dans l’Allegro du premier quatuor, en sol mineur. À partir de l’Andante, après un solo de pianoforte assez étendu pour qu’on puisse s’en faire une meilleure idée, l’instrument — une copie de Stein, idéal pour cette musique — paraît moins sec que dans l’Allegro, presque suave, et le jeu de Daniel Isoir se confirme dans la sensibilité et la précision, ce que ne dément pas le Rondo final, qui sonne comme un petit mouvement de concerto tant la virtuosité pianistique s’impose, devant laquelle le trio à cordes, plein de verve, ne s’aplatit pas.

Si l’équilibre du trio a corde n’en est pas altéré, nous ne cacherons pas que la présence du violoncelle, sur les trois mouvements, nous a semblée un peu trop affirmée : l’attaque est souvent rêche et extrêmement vibrante – non que Mathurin Matharel abuse de la technique du vibrato, mais plutôt que la corde vibre de façon trop manifeste, comme si elle avait « un loup » — nom que l’on donne usuellement à une vibration parasite sur une note. Peut-être est-ce un peu au détriment de l’alto discret de Diane Chmela, qu’on aurait aimé entendre davantage. Par ailleurs, la réverbération manque : l’acoustique est sourde, probablement imputable au choix du lieu d’enregistrement (un manoir médiéval normand). Le choix d’une église aurait été très peu approprié ; mais une pièce plus haute de plafond, semblable au salon d’une demeure aristocratique, aurait été souhaitable, et sans doute plus fidèle aux premières conditions d’exécutions.

La belle réussite de ce disque, malgré un premier quatuor éclatant et parfaitement maîtrisé, est plutôt à trouver du côté du deuxième quatuor, dont l’écriture même est plus homogène, comme le souligne justement Marc Vignal dans le livret d’accompagnement : les parties de pianoforte et de cordes sont plus équilibrées entre elles. L’allegro initial est bien plus rond que le précédent, plus « plein » : les quatre instruments se fondent véritablement, et pour le meilleur, puisque la couleur d’ensemble est d’une ravissante subtilité et d’un équilibre flatteur. D’un point de vue stylistique, il ne s’agit plus là de galanteries et d’amusements, mais d’une conversation concertante, sérieuse et passionnée, où les différentes parties rivalisent de force.

Mozart, pas franchement « amusant » ou rigoleur dans ces œuvres dont on sent qu’elles n’ont pas été conçues à la va-vite, ne se prive toutefois pas d’être taquin, voire plaisantin, et parfois aussi tendre : on le sent dans tel passage en question-réponse, dans certaines cadences, dans telle modulation soudaine, et les quatre musiciens partagent avec une joie communicative ces changements de ton et ces atmosphères contrastées.

Bien que ces œuvres soient finalement assez peu fréquentées par les amateurs, même éclairés, on peut noter qu’au moins trois versions « historiquement informées » existent déjà : l’une, déjà ancienne, par Malcolm Bilson au pianoforte (Archiv Production), et deux autres, plus récentes, par Paul Badura-Skoda (Arcana) et par Boyan Vodenitcharov (Flora)1. Fallait-il donc remettre sur les pupitres et sous les micros ces deux œuvres ? En écoutant La Petite Symphonie, la réponse paraît sans appel : oui.

L’un des grands mérites de cette version est sans aucun doute le choix des tempos. On n’aurait pu imaginer, pour ces deux œuvres, tempos plus justes ! Là où Malcolm Bilson avait tendance à s’éterniser et Paul Badura-Skoda à cavaler, au risque de rendre le texte flou, Daniel Isoir et ses compagnons visent dans le mile, dans la continuité de Boyan Vodenitcharov : les solos de pianoforte, chargés en double-croches dans les mouvements rapides, sont toujours parfaitement intelligibles, et les mouvements plus lents ne sont jamais pâteux. L’interprétation ne manque pas d’aspérités et on en ressort réjoui, admiratif aussi de voir que la musique de Mozart, finalement, ne s’épuise pas, et que chaque appropriation peut l’enrichir. Qui voudrait découvrir ces deux quatuors trouverait dans la proposition de La Petite Symphonie une introduction idéale.

Note

1. On nous signale une autre version, qui nous a échappée, avec Andreas Staier, Mary Utiger, Hajo Bäss et Nicholas Selo (DHM, 1992). À l’heure actuelle, nous n’avons pas encore pu nous la procurer.

Extrait

Quatuor en mi bémol majeur, Allegro (extrait)

INFORMATIONS

Mozart : Quatuors avec pianoforte

La Petite Symphonie
Daniel Isoir, pianoforte
Stéphanie Paulet, violon
Diane Chmela, alto
Mathurin Matharel, violoncelle.

1 CD, 64’17, Muso, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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