Cinq siècles de chanson française

par Wissâm Feuillet · publié samedi 14 septembre 2019 · ¶¶¶

Les Lunaisiens, autour de leur chef, le baryton Arnaud Marzoratti, ont fait de la chanson française leur spécialité : après un disque consacré à Béranger (Alpha, 2008), un autre à Nadaud (Alpha, 2010), deux sur les révolutions, de 1789 à 1871, l’ensemble poursuivait l’an dernier son exploration de ce répertoire avec un disque consacré en partie à Brassens. Le titre, Les ballades de Monsieur Brassens, pourrait sembler trompeur, car Brassens n’est pas le protagoniste du disque (cinq de ses chansons, et pas les plus connues, y figurent) : les quinze autres chansons reconstituent une sorte d’itinéraire imaginaire de Brassens, de promenade parmi les chansons qu’il a pu connaître, fréquenter, pratiquer, depuis le chansonnier de Chardavoine (1576) jusqu’au début du xxe siècle.

Certains enregistrent des airs baroques avec piano moderne, Les Lunaisiens font le contraire et enregistrent sur instruments anciens ce répertoire de chansons qui n’a pas grand-chose à voir avec la pratique historiquement informée. Le xvie et le xviiie siècles occupent une part du programme, ce qui n’est pas vraiment de nature à justifier l’usage de l’archiluth… Et que fait la basse de viole sept cordes au xixe ?… Mais l’enjeu de ce disque est ailleurs.

Si l’accompagnement est la plupart du temps anachronique (mélanges de basson baroque et de guitare romantique, par exemple), il se vêt d’une forme d’intemporalité qui sied bien à la plupart des chansons du programme, redonnant à certaines leur ton juste, donnant une autre vie à d’autres. Peut-être même est-ce le propre du genre de la chanson que d’être intemporel, ce en quoi Arnaud Marzoratti réussit assez bien. Dès l’ouverture du récital sur « Le Temps », une couleur de musique traditionnelle, qui ne va pas sans évoquer la danse de la Renaissance, s’impose, avec force solos de basson, sans jurer avec la substance de cette chanson du xixe siècle. De même, on est volontiers surpris par la modernité de « Las, que nous sommes misérables », tirée du recueil de Chardavoine, qui du xvie siècle se trouve transportée avec bonheur du côté d’une variété française plus proche de notre temps. « La mort », de Raoul Ponchon (fin xixe), du fait de son ostinato, n’est pas sans faire penser à une passacaille baroque, clin d’œil qui est comme confirmé par les traits de flûte à bec à la fin de la chanson…

Arnaud Marzoratti propose, comme à son habitude, une performance de chanteur et de comédien : chaque texte est à la fois chanté et incarné, théâtralisé même, parfois à outrance. Le chant se fait volontiers parole et donne immanquablement vie aux textes, articulés avec une lisibilité exemplaire, dont on saisit la moindre miette, car le geste musical est ici généreux, roboratif. Cependant, le baryton, comme à son habitude, oscille entre jeu et surjeu, ce qui peut plaire comme exaspérer : il n’y a rien de plus opposé à la manière de Brassens. S’il s’agissait d’une entreprise d’hommage uniquement, nous dirions que le projet manque un peu son but ; s’agissant d’une recréation, prenons ce disque tel qu’il est : une plaisante entreprise de redécouverte, une performance de théâtre in absentia.

INFORMATIONS

Ballades de Monsieur Brassens

Arnaud Marzoratti, voix & direction artistique

Mélanie Flahaut, basson, flûtes à bec, hautbois & flageolet

Etienne Mangot, viole de gambe & violoncelle
Eric Bellocq, archiluth & guitare

58’, Muso, 2018.

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