Ténébreuses clartés d’une âme poétique

par Loïc Chahine · publié jeudi 10 septembre 2015 ·

Beaucoup de gens croient que quand on est parmi les admirateurs d’un ensemble, on n’est pas bien placé pour en parler, que l’on va forcément être fan, bref, qu’on laisse son esprit critique de côté en mettant le CD dans le lecteur. Je crois au contraire qu’on est encore plus exigeant. On attend tellement ! Le risque d’être déçu est encore plus grand que pour un artiste que l’on ne connaissait pas encore. D’autre part, il convient de se demander pourquoi on s’est placé au nombre des admirateurs : n’était-ce pas, justement, parce que la qualité avait si souvent été au rendez-vous qu’on s’était persuadé qu’on courait peu de risque d’être déçu ? Finalement, admirer, ce n’est pas qu’une question de fidélité, c’en est aussi une de confiance, et l’on sait bien que la confiance est fragile.

Pour le dire tout à fait franchement, ce Purcell n’est certainement pas le disque de La Rêveuse que j’ai attendu avec l’impatience la plus délurée — il suffit de se remémorer le trépignement qui fut le mien avant le Telemann. Quant au précédent, le petit avant-goût que la radio avait pu me donner, la curiosité que pouvait susciter la personnalité de Jeffrey Thompson suffisait à me donner quelque avidité pour sa découverte. Avec ces Devotional Songs, c’était un peu différent. J’avais bien sûr de la curiosité pour ce nouvel opus, mais pas tout à fait le même empressement — une curiosité un peu plus sage. Cela tient peut-être aussi à la saison : cette musique est résolument automnale, crépusculaire voire nocturne — la couverture l’annonce bien —, alors avec les jours encore assez beaux (parfois) de l’été finissant, on cherche plutôt à prolonger la saison chaude qu’à se tourner vers les méditations pré-hivernales. La curiosité néanmoins devait bien avoir raison des contingences météorologico-saisonnières. Allais-je être conquis ?

Le disque commence par quatre ou cinq secondes de silence — c’est un peu comme une préparation au surgissement musical — et ensuite, les premiers mots sont « Hear me » — ce qui est hautement symbolique. Il se produit alors une sorte de miracle, celui d’un son plein, rond, enchanteur, mais pas seulement plastiquement séduisant : un son qui semble exprimer quelque chose, ce son qui, déjà, participait tant de la réussite du disque consacré à Buxtehude et à Reincken, ce son qui fait qu’à partir du moment où il a résonné, l’auditeur est pris. Bien sûr, la remarquable prise de son d’Hugues Deschaux n’y est pas pour rien, mais il est très clair que La Rêveuse nous rappelle qu’à l’âge baroque et classique, on pense la musique comme l’art d’enchaîner les sons pour plaire à l’oreille (en la séduisant) et produire un propos rhétorique (en conduisant l’esprit à travers les sons).

Ce qui m’a frappé, aussi, dès les premières mesures, c’est à quel point les trois voix s’unissent bien. Je ne sais pas comment La Rêveuse a eu l’idée de réunir Jeffrey Thompson, Marc Mauillon et Geoffroy Buffière, mais le résultat est bluffant, et l’on croirait véritablement que ces trois-là ont toujours chanté ensemble. C’est là, assurément, la marque d’un véritable travail d’ensemble. Il est même troublant d’entendre à quel point les voix de Jeffrey Thompson et de Marc Mauillon peuvent presque se ressembler ici, alors qu’on n’aurait jamais imaginé cela en les écoutant séparément disons chez Henry Lawes pour l’un et chez Guillaume de Machaut pour l’autre. À chacun des deux est confié, en plus des pièces polyphoniques, une song soliste, et toutes deux sont un régal aussi — et on y trouvera encore quelques accents communs — témoignage supplémentaire que l’étiquette « La Rêveuse » est bien la marque d’un travail collectif. Geoffroy Buffière, lui, n’en a pas, mais on l’entend aussi séparément dans telle ou telle phrase d’un song à trois, et l’on ne peut qu’admirer les couleurs qu’il parvient à trouver. Cette qualité est valable aussi pour les trois voix ensemble : la variété de couleurs est étonnante et même fascinante, l’éloquence des lignes est envoûtante, et tout se joue, toujours, dans la subtilité et le raffinement. Il faut avoir entendu Jeffrey Thompson clamer, deux fois, « Lord », dans With sick and famish’d eyes, il faut avoir entendu le Hear me initial autant que « Peace be within thy walls » du I was glad ou la doxologie à la fin de Blessed is he that considereth the poor.

Le continuo est hors pairs. On y trouve bien sûr Florence Bolton et Benjamin Perrot, et ils sont rejoints en cette occasion par Pierre Gallon, souvent à l’orgue, parfois au clavecin. La façon de donner les accords de la basse continue, de les conduire, contribue grandement à l’immédiateté et à la qualité des atmosphères. On notera également les pièces de Godfrey Finger qui viennent apporter des temps sinon de repos, du moins d’accalmie aux denses méditations des songs. Outre qu’elles sont excellemment jouées, avec jamais rien d’orgueilleux ou de démonstratif, elles trouvent parfaitement leur place au milieu des œuvres de Purcell.

la poésie
Est l’essai de représenter, ou de restituer, par les moyens du langage articulé, ces choses ou cette chose, que tentent obscurément d’exprimer les cris, les larmes, les caresses, les baisers, les soupirs, etc., et que semblent vouloir exprimer les objets, dans ce qu’ils ont d’apparence de vie ou de dessein supposé.
Cette chose n’est pas définissable autrement. Elle est de la nature de cette énergie qui se dépense à répondre à ce qui est…

Paul Valéry, Tel Quel, « Littérature ».

Difficile aussi de définir ce qui se joue dans ces Devotional Songs où sont intriqués un art du chant consommé — aussi bien du point de vue mélodique et technique que contrapuntique — et un sens exceptionnel de la mise en valeur du texte. Dans l’interprétation de la Rêveuse, le texte semble n’être plus une fin, mais un moyen — moyen tourné vers l’expression de cette chose qui pourrait être la poésie définie par Valéry — bon, on ne vas pas vous le cacher, en ce qui concerne les caresses et les baisers, y’en a pas trop dans ces œuvres, hein, même si ça caresse bien les oreilles — cette chose, dis-je, qui pourrait être la poésie définie par Valéry, dotée de cette apparence de vie qui s’exprime obscurément, et disons même méditativement. C’est même justement parce qu’il y a quelque chose d’indéfinissable qu’il est si difficile d’écrire sur ce disque — et aussi à cause du précieux mystère de cet indéfinissable qu’on n’a pas envie, tout critique que l’on soit, de décortiquer plus qu’il n’est nécessaire pour en donner une idée au lecteur.

Cette façon de mordre le texte et la musique — il faut écouter comme les intervalles entre les voix sonnent ! c’est presque inouï ! — produit le prodige d’une chose, d’un truc parfaitement équilibré mais en même temps très expressif, et même très osé — dans la lignée, quoique plus sage que ce qui avait été expérimenté avec la musique d’Henry Lawes —, à la fois parfaitement dosé mais très loin d’être aseptisé. Plus qu’à des tableaux, peut-être, on pense à ces sculptures où du marbre impeccable semblent jaillir des figures vivantes. Il faudrait imaginer ces figures dans un marbre noir et sans rien de hiératique.

Non, décidément, j’ai beau savoir qu’avec Purcell on a des surprises — écoutez Indian Queen, par exemple, ce qui se passe à la fin est saisissant —, j’ai beau savoir qu’avec La Rêveuse, on est rarement déçu — ce qui ne m’empêche pas d’avoir mes préférés parmi ses enregistrements —, une fois encore, je me suis laissé stupéfier et éblouir. On peut considérer, je crois, que quand on a envie d’offrir un disque, c’est un gage qu’il est réussi. J’en ai déjà un dans un paquet-cadeau — car, oui, ces Devotional Songs de Purcell par La Rêveuse sont un cadeau.

Extrait

Hear me, O Lord, the great support, Z.133

INFORMATIONS

Henry Purcell : Devotionnal Songs & Anthems

La Rêveuse
Jeffrey Thompson, Marc Mauillon, ténors
Geoffroy Buffière, basse
Florence Bolton, basse de viole et direction
Pierre Gallon, clavecin et orgue
Benjamin Perrot, théorbe et direction

1 CD’, 70’, Mirare, 2015. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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