« Feu partout ! »

par Loïc Chahine · publié samedi 18 mars 2017 · ¶¶¶¶

Arnaud Marzorati et sa Clique des Lunaisiens — ensemble hériter des Lunaisiens tout court — nous ont habitués à des objets discographiques inclassables : après La Complainte de Lacenaire, chansons populaire du xixe siècle (Paraty, 2015), voici Votez pour moi, projet hors des sentiers battus tant du point de vue du répertoire que de la conception d’ensemble et de l’interprétation — projet, aussi, qui résonne à plein avec l’actualité.

Résonance de la langue d’abord. Dès la première piste, Le Toast du Président, le caractère creux du discours politique de circonstances est pointé du doigt : « La République sera toujours prospère / Tant qu’elle vivra dans la prospérité » et autres lapalissades émaillent cette « chanson » non chantée. Ailleurs (dans Les Complots de Vincent Hyspa), ce seront des tics de langages : « anarchisse » et « royalisse » (qui riment avec « police » et « indice ») rappellent furieusement les cris d’orfraie contre la « dictature socialisse » encore récemment entendus ; d’autres déformations viennent d’autres classes sociales, tel « le parti ouverrier » (dans Un Bal chez le ministre). Même Le Prisonnier de l’Élysée, décrivant un président qui fait le mur, trouvera un écho dans un fort récent article du Monde (« le chef de l’État quitte le Château tous les jours, à la nuit tombée », y écrivent Vanessa Schneider et Solenn de Royer).

Ils en prennent pour leur grade, ces politiques d’hier (et, indirectement, d’aujourd’hui) : quand un meeting tourne au pugilat, « on s’aurait cru à la Chambre » (comprenez : à l’Assemblée nationale) ; quand un ministre ne peut plus faire de Déroulède son bouc émissaire, il fait arrêter… — vous écouterez, ayez-en la surprise : nous ne saurions spoiler la chute de la chanson. Et les électeurs ? Ils se réjouissent, un peu stupidement, de voir leurs députés danser, valser et se goinfrer à la réception « pour les victimes d’un sinistre » ! Dans Un Vrai Républicain, trois voix s’en prennent à un certain Finot qui retourne sa veste à la moindre occasion pour avoir « de l’avancement », et ne se soucie pas vraiment de la cohérence de ses propos, pour en arriver à une phrase applicable à bien des élus, sans doute : « C’que t’aimes au fond, c’est pas l’pays, c’est toi. »

Pour un tel disque, il fallait des diseurs, ce que sont, indéniablement, Arnaud Marzorati et ses deux comparses, Lara Neumann et Ingrid Perruche. Il n’est presque aucun mot de ce vocabulaire fleuri qui passe à la trappe, et l’on goûtera à loisir les pitreries d’Arnaud Marzorati en ministre de l’Intérieur (Les Complots), son air détaché dans À Jeanne d’Arc, la gouaille d’Ingrid Perruche dans Le Métingue des femmes, fort habile à passer de la quasi-jérémiade aux harangues de poissonnières en furie, sa retenue pathétique dans Quand on n’a pas le sou1, la franchise délicieuse de Lara Neumann, son articulation incisive… Même Mélanie Flahaut, bassoniste et flûtiste, prête sa voix à La Prière de Jeanne d’Arc et en fait une niaise absolue à la voix tout sauf « caressante » (comme elle chante à l’avant dernier vers) — mais ô combien efficace ! quel jeu d’actrice ! — qui contraste avec le petit chœur qui énonce la prière à proprement parler — on ne voit pas bien au secours de qui cette Jeanne-là pourrait voler. Bref, ces trois (presque quatre) chanteurs et chanteuses dressent une galerie de portraits où se croisent des personnages hauts en couleurs ; ils ont même leur « chœur antique », les membres de l’ensemble Soliste XXI, d’une redoutable précision. « All the political world’s a stage ».

À ces personnages, il fallait un décor et c’est un beau décor, un bel écrin qu’offrent la petite dizaine d’instrumentistes, qui contribue grandement à la réussite du disque, une équipe instrumentale d’une indéniable et virevoltante virtuosité qui, sans prendre jamais le pas sur le texte, le seconde ; sans l’illustrer véritablement, en peint le fond de toile. Dès l’improvisation ou création de Daniel Isoir qui accompagne Le Toast du président, le ton est donné : le Cancan s’y mêle à la Marseillaise dans un vaste crescendo, le mélange confine rapidement au burlesque, à l’absurde — la scène politique, théâtre de l’absurde ? C’est le même sentiment de burlesque qui émane du flageolet qui accompagne le Bal chez le ministre. Partout, le sens de l’efficacité ; nulle part quelque faiblesse, car la légèreté n’autorise pas, chez les Lunaisiens, une moindre maîtrise : bien au contraire. Du grand art.

Ce qui prime, partout, c’est l’esthétique : l’art engagé doit être encore de l’art. Il y a quelque chose, dans Votez pour moi, de la catharsis jubilatoire et inventive, d’entêtant et d’entraînant, du délire (presque) gratuit. Ceci grâce à un véritable travail d’équipe : nul égotisme, ici, nulle mise en valeur façon récital de telle ou telle individualité uniquement, mais au contraire une fresque plurielle, et cela aussi participe de la réussite de ce disque : le discours, le répertoire, les chansons, les textes, la musique, c’est ça qui compte. Défoulons-nous ici, délectons-nous et catharsisons-nous en écoutant la Clique des Lunaisiens : « y’a pas d’mal à ça, y’a pas d’mal ç ça ! ».

Note

1. Le texte de cette chanson est attribué à Nicolas Boileau, l’auteur de L’Art poétique, le contemporain de Molière et Racine. Cette attribution est sans doute fautive ; le mot « millionnaire », par exemple, présent dans la chanson n’apparaît, semble-t-il, que vers 1740, soit bien après la mort de ce Boileau-là. Il s’agit sans doute en fait d’un Boileau de la fin du xixe siècle, chansonnier.

Extraits

Un Vrai Républicain

Le Métingue des femmes

INFORMATIONS

Votez pour moi !

La Clique des Lunaisiens

1 CD, 62’31, Aparté, avec le soutien du Palazzetto Bru Zane, 2017.

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