Motets aux goûts réunis

par Loïc Chahine · publié mardi 3 mai 2016 · ¶¶¶¶

En 1752, pendant la Querelle des Bouffons, les partisans de la musique françaises prirent parti, contre La Serva padronna de Pergolèse, pour la pastorale héroïque Titon et l’Aurore de Mondonville, dont la création prenait idéalement place peu après le choc de l’intermède italien. Compositeur emblématique de l’art français face à l’italianité, Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, né à Narbonne ? ou compromis, justement, entre le goût français et le goût italien ? Ou bien simplement choix de raison, parce que l’on savait que le compositeur pouvait recueillir un franc succès, comme trois ans auparavant avec son Carnaval du Parnasse, sur un livret de Fuzelier, qui éclipsa la première version de Zoroastre de Rameau et Cahusac. De fait, le succès fut au rendez-vous : les représentations furent nombreuses, et les parodies aussi abondèrent : il y eut même Le Rien « parodie des parodies de Titon et l’Aurore ». Sans doute Mondonville incarnait-il une certaine modernité dans l’art lyrique français. Dès son Isbé (1742), qui a été récemment été recréée à Budapest sous l’égide du Centre de Musique Baroque de Versailles, on ne peut manquer de remarquer l’abondance des ariettes volontiers vocalisantes, aux accompagnements simples, qui regardent sérieusement vers la vocalité seria italienne. Dans le même temps, les grands monologues sérieux demeurent très français, et les chœurs, eux, se tracent une voix assez personnelle — on serait même tentés de dire que là où le style de Mondonville est le plus reconnaissable, c’est dans certain de ses chœurs.

Ces remarques en forme de (long) préambule n’ont pas pour ambition de vous faire d’avance baver sur la réalisation discographique à venir de l’Isbé dont nous avons parlé plus haut par le Purcell Choir, l’Orfeo Orchestra et une belle brochette de solistes, mais pourraient tout à fait s’étendre aux motets que nous offre la même équipe : quatre grands motets, pour un double CD très réussi. Ici aussi, les chœurs sont brillants et inventifs, ici aussi, les airs semblent trouver une voie personnelle entre tendresse à la française et brillant à l’italienne. On ne saurait résister à la force du chœur « Ipsi videntes » dans le Magnus Dominus, non plus qu’à l’éclat de l’ariette, pardon, du « récit de dessus » qui le précède, pour ne donner que deux exemples.

Il faut dire que l’équipe réunie, justement, est elle-même éclatante. On ne chante plus les louanges de Chantal Santon-Jeffery, dont chaque intervention, dans quelque projet que ce soit, semble faite pour ravir les oreilles et les cœurs, tant on se délecte de la beauté du timbre, de la plasticité de la voix, de la finesse et de la netteté du phrasé et des traits ; et si l’on ajoute que le vaillant Mathias Vidal n’est pas loin, qui d’ailleurs est doté de qualités assez similaires, on imagine bien que le ciel semble avoir mis ici un comble à ses bontés pour nous — ah ! le récit de haute-contre du De profundis, surtout la partie en majeur : voilà qui fait fondre ! À leurs côtés, Daniela Skorka et Jeffrey Thompson sont loin de démériter, faisant montre, l’un comme l’autre, d’une aimable souplesse. Enfin, la basse-taille Alain Buet est bien connue elle aussi des amateurs de baroque français (il est souvent là, quelque part) et demeure une valeur sûre. Le Purcell Choir est puissant, expressif, articule idéalement, et se distingue par la variété de ses sonorités d’une pièce à l’autre ; tout au plus lui souhaiterait-on un peu plus de clarté dans les parties intermédiaires (manie de vouloir « lire » la musique en l’écoutant, direz-vous). L’Orfeo Orchestra, déjà remarqué dans Les Fêtes de Polymnie de Rameau parues il y a environ un an, s’impose comme une formation de grande qualité pour la musique française du xviiie siècle, sachant allier rondeur et dynamique.

La direction de György Vashegyi ne mérite pas moins de louanges. Le chef hongrois semble avoir bien compris les enjeux des partitions et ne cherche jamais à en grossir les traits, à en forcer les effets. Des effets, il y en a (l’Ipsi videntes déjà cité suffirait à le prouver), mais il y a aussi de la sobriété quand il faut, et jamais on n’a l’impression que ni chef, ni orchestre, ni chœur, ni solistes ne cherchent à se mettre en avant : la musique avant tout !

Sur la musique justement, signalons l’intéressant texte, dans le livret du disque, de Louis Castelain, qui replace idéalement bien compositeur et œuvres dans leur contexte, non sans livrer, en prime, une trouvaille : tel air du motet Cantate Domino fait plus que ressembler à un air italien d’Alessandrini ; serait-ce que cet Alessandrini a remanié ou complété l’œuvre de Mondonville ? Au fond, peu importe qui l’a écrite : la musique est belle et c’est là l’essentiel.

Si Mondonville avait écrit dix-huit motets, il ne nous en reste aujourd’hui que neuf. Trois (Cœli enarrant, Venite exultemus et Jubilate Deo) se trouvaient dans un disque enregistré en 1997 par les Chantres du CMBV et l’Ensemble baroque de Limoges sous la direction de Christophe Coin ; trois autres (Dominus regnavit, In exitu Israel et De profundis) constituaient le programme du disque fameux des Arts Florissants (Erato). Le Nisi Dominus avait quant à lui paru dans un enregistrement live de l’ensemble Le Parnasse français, dirigé par Louis Castelain, qui figure dans le coffret, aujourd’hui épuisé, 200 ans de musique à Versailles. Demeuraient donc le Cantate Domino, totalement inédit en notre temps, et le Magnus Dominus, qui avaient été donnés en 1996 lors des Grandes Journées Mondonville, mais pas enregistré. Cet enregistrement vient donc compléter la discographie : avec le disque dirigé par Christophe Coin, celui par William Christie, et celui-ci, la collection est complète1. Hâtons-nous de dire qu’elle est complétée de la plus belle manière et que, non contents de constituer une réalisation essentielle dans la discographie de Mondonville, ces quatre Grands Motets en sont aussi l’un des fleurons.

Note

1. Une partie de ces précisions discographico-historiques nous a été fournie par Louis Castelain, que nous remercions vivement.

Extraits

De profundis. Récit de haute-contre Quia apud te propitiatio

Magnus Dominus. Récit de dessus Deus in domibus ejus cognoscetur

Magnus Dominus. Chœur Ipsi videntes sic admirati sunt

INFORMATIONS

Mondonville : Grands Motets

Chantal Santon Jeffery, Daniela Skorka, dessus
Mathias Vidal, Jeffrey Thompson, hautes-contres
Alain Buet, basse-taille
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, dir.

2 CD, 43’20+52’47, Glossa, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

D’AUTRES ARTICLES

La non-vierge au non-enfant.

Hum, la journée internationale des droits des femmes... une belle journée pour faire plaisir à ces dames !
Même Google y…

Splendeurs et misères de Proserpine. Camille Saint-Saëns : Proserpine • Gens, Antoun, Henry, Teitgen, Schirmer.

Piano de santé publique. Dans les services de santé, le piano mobilisé • Amaury Breyne.

C’est (presque) la lyre du Dieu du jour…. La Belle Vielleuse • Tobie Miller, Ensemble Danguy.

Mafalde corte con Zucchine e Gamberetti

On dit toujours force mal des réseaux sociaux, mais sans…