Les Indes sérieuses

par Loïc Chahine · publié vendredi 17 mai 2019 · ¶¶¶¶

Si l’œuvre semble bien connue, on n’a guère aujourd’hui d’enregistrement de référence des Indes galantes de Rameau : le disque des Arts Florissants (Harmonia Mundi, 1991) est glacial, les versions qui l’ont précédé bien datées (Malgoire et Paillard), et la version dirigée par Hugo Reyne (Musiques à la Chabotterie, 2014) demeure inégale ; le DVD filmé à l’Opéra de Paris (Opus Arte, 2005) a également ses défauts, et la mise en scène d’Andrei Serban qui est loin de faire l’unanimité. Cette nouvelle version, qui poursuit l’heureuse collaboration du Centre de Musique Baroque de Versailles et des formations dirigées par György Vashegyi à Budapest, change-t-elle la donne ?

Il faut signaler, d’abord, que là où le standard discographique s’est fixé la version de 1735, avec « Les Fleurs » dans leur première mouture, augmentée de l’entrée des « Sauvages » — c’est-à-dire une version qui n’a pas eu cours telle quelle au xviiie siècle —, Benoît Dratwicki a choisi la partition de 1761. On y remarque plusieurs changements, comme la disparition totale du personnage de l’Amour dans le prologue — chose assez étrange, quand on pense que l’élément unificateur des entrées du ballet est la nécessité, pour l’Amour, d’aller porter la « galanterie » dans des contrées qui l’accueilleront mieux que l’Europe, mais attestée dès la première série de représentation : Rameau, visiblement, ne voulait pas de ce personnage. La ritournelle qui ouvre l’entrée des « Incas » a été totalement réécrite : sa mélodie initiale reprend les premières notes chantées juste après par Carlos. Mais l’altération la plus notable est la suppression totale d’une des quatre entrées. À l’été 1761, on ne jouait que trois entrées, ôtant soit « Le Turc généreux », soit « Les Fleurs ». C’est la deuxième option qui est ici retenue.

Notre regret de ne pas entendre « Les Fleurs » n’entache cependant le plaisir que fait ce double CD, d’abord porté par une distribution superlative où l’on ne trouve guère de point faible. On s’émerveille de la sensibilité que dégage Katherine Watson en Émilie, dans « Le Turc généreux », on s’émeut de ce qu’à chaque phrase elle semble jouer sa vie, elle attrape l’auditeur sans jamais le lâcher ; voilà l’archétype de l’héroïne tendre. Et comme elle fait corps avec l’orchestre dans la tempête ! En Osman, Jean-Sébastien Bou lui répond admirablement, du haut d’un timbre somptueux et d’une déclamation impeccable, qu’il met ensuite au service d’Adario ; tout le chant de Bou semble guidé par la noblesse des personnages qu’il incarne. Chantal Santon Jeffery fait une Zima piquante, plus généreuse, au timbre plus fruité que celles qui l’ont précédé dans le rôle ; heureusement, elle ne cabotine guère et sait faire entendre à la fois le côté « nature » du personnage (« Les Sauvages » ne sont jamais qu’un avatar du mythe du bon sauvage) et sa sagesse. Son raffinement fait également les riches heures d’Hébé dans le prologue, où le soprano déploie des trésors de maîtrise et de style.

Reinoud Van Mechelen traverse les trois entrées, dans trois registres différents ; c’est, selon nous, Valère qui lui convient le mieux : la tendresse et la bonté du personnages collent à sa voix, bien plus que l’héroïsme un rien bravache d’un Carlos qu’il dépeint plus amoureux que conquistador, et dénué de l’arrogance qui fait qu’il devrait agacer un peu ; Reinoud Van Mechelen n’agace pas — peut-on lui en vouloir ? Au reste, on ne saurait lui reprocher de ne pas se sortir superlativement de trois rôles aussi divers — il est déjà admirable de les bien chanter, et son aisance dans l’aigu comme l’assurance dans sa ligne de chant servent bien le Damon des « Sauvages », au point qu’on se demande si le chanteur ne se montre pas ici trop musicien (superbe dans les airs, disons-le), et trop peu comédien.

À ce jeu-là, Alvar est bien servi par Thomas Dolié, qui peint un Espagnol jaloux et inquiet, sans doute trop peu comique d’ailleurs — il y a, dans son Alvar, des échos d’Huascar. Le baryton fait du sombre Huascar des « Incas » un portrait désarçonnant : moins méchant que désespéré, il distille la noirceur mais touche plus qu’il n’inquiète — il paraît d’emblée voué à l’échec et conscient qu’il se perd. Le superbe air « Soleil, on a détruit tes superbes asiles » nous semble un peu trop monolithique, pris trop vite, dans une expression trop en force, comme guidée uniquement par le premier vers, au détriment de la suite, si déchirante : « il ne te reste plus de temple que nos cœurs ». On pourrait toutefois arguer qu’il ne s’agit pas d’un monologue mais d’une harangue pour les foules — cela, à notre avis, ne devrait pas l’empêcher de jouer sur la corde sensible : le grand prêtre est un manipulateur et il gagnerait à utiliser tous les registres. Toutefois, la virulence forcée d’Huascar ici contraste avec la sincérité de l’Air (instrument) pour l’adoration du Soleil qui suit — et en cela, on peut y voir un tout cohérent. Dans l’autre air du prêtre, « Permettez, astre du jour », le baryton se montre très attentif au mot, et dans la scène finale son désespoir s’approche du sublime.

Confier le rôle de Phani à une tragédienne de l’envergure de Véronique Gens s’avère une riche idée. Le titre de Palla est celui d’une princesse, et l’indocilité du personnage (elle dit bien souvent non, coupe la parole à Huascar…) méritait une chanteuse de tempérament — d’ailleurs, Marie Antier, à qui le rôle fut confié à la création des Indes, était aussi une Armide et une Médée, et Phèdre dans Hippolyte et Aricie. Véronique Gens a la grandeur de ton requise, la déclamation est celle d’une reine, tout comme le timbre. Dès lors, on passe aisément sur un air « Viens, Hymen » moins convaincant — sans doute le reste est-il trop grand pour ne pas faire paraître cette page un peu petite.

Quand on connaît son impact en salle, on s’aperçoit que le chœur Purcell souffre ici d’une prise de son qui l’aplatit et émousse ses contours, prise de son qui, par ailleurs, semble souvent reléguer l’orchestre Orfeo à l’arrière plan, tout en mettant cependant en avant le clavecin, à la réalisation d’ailleurs un peu hachée. S’agit-il d’un choix délibéré ? Toujours est-il que l’orchestre, dont les sonorités sont toujours aussi franches, s’épanouit davantage dans les danses. La direction de György Vashegyi soigne en tout cas la grandeur et la puissance, parfois au détriment de la variété des coloris.

En somme, cette version ne règle peut-être pas définitivement la question de la discographie des Indes galantes, mais il apporte une pierre décisive à l’édifice et s’impose comme une référence incontournable.

INFORMATIONS

Rameau : Les Indes galantes

Chantal Santon-Jeffery
Katherine Watson
Véronique Gens
Reinoud Van Mechelen
Jean-Sébastien Bou
Thomas Dolié

Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi

2h03, Glossa, 2019 (enregistré en 2018).

D’AUTRES ARTICLES

Laudes enflammées en Ombrie. Laudario. Musique au temps de Saint-François d’Assise • Ensemble Canticum Novum.

Léonard en musique. Léonard de Vinci, la musique secrète • Doulce Mémoire, Denis Raisin Dadre.

Une paix douce, un repos paisible. Bach : Cantates BWV 169 & 82 • Le Banquet Céleste, Damien Guillon, Maude Gratton.

Mafalde corte con Zucchine e Gamberetti

On dit toujours force mal des réseaux sociaux, mais sans…