L’ombre oubliée de Mozart

par Wissâm Feuillet · publié mardi 25 juillet 2017 · ¶¶¶¶

L’on sait que le génie de Mozart (indiscutable), sa réputation et, il faut le dire, son mythe d’enfant précoce voué à un destin tragique, ont éclipsé, dans le milieu du pianoforte, bon nombre de musiciens du xviii : des claviéristes que l’on serait tenté de dire mineurs comme Schobert, Jadin ou Kozeluch ont été massivement oubliés, relégués à la seconde, voire à la troisième place d’un podium qui n’a pas lieu d’être. Schobert et Jadin restent encore fort mal servis au disque ; Kozeluch, en revanche, depuis 2015, retrouve ses lettres de noblesse grâce à la jeune pianofortiste américaine Jenny Soonjin Kim qui enregistre progressivement l’intégrale de ses sonates pour pianoforte. Deux volumes sont parus pour l’instant, comportant chacun deux disques : le premier en 2015, le second en 2016. Puisque nous ne nous étions pas immédiatement fait l’écho de son travail dès la sortie du premier volume, nous faisons d’une pierre deux coups ; cela en vaut vraiment la peine.

Disons-le tout de suite, Jenny Soonjin Kim a accompli un travail remarquable : son choix est surprenant (du Kozeluch, mais pour quoi faire ? — eh mais cela s’écoute, pardi) mais parfaitement assumé, d’un bout à l’autre de ces deux volumes parus pour l’instant. Équipée d’un pianoforte copié d’après un Walter de 1795, bon intermédiaire pour interpréter ce compositeur à cheval sur deux siècles, elle fait preuve d’une maîtrise technique irréprochable, doublée d’un toucher coloré, joliment protéiforme, pleinement contrôlé (aucun bruit de claquement désagréable, écueil malheureusement fréquent au pianoforte). Tantôt explosive et sèche dans les allegros initiaux et les prestos finaux, tantôt ample et lyrique dans les mouvements lents centraux, elle accomplit une performance qui, à l’écoute, est pleine d’intérêt, ce qui n’est pas si courant dans les interprétations de sonates pour piano seul : son jeu se caractérise par un si beau sens de la continuité que l’oreille attend toujours d’en entendre plus, interpelée par tel effet de retardement ou telle ligne menée avec emportement.

Jenny Soonjin Kim excelle à souligner – probablement sans l’avoir particulièrement cherché – toutes les influences de Kozeluch, qu’il ait été influencé ou qu’il influence à son tour : l’on est aisément sensible à la coloration haydnienne de certaines sonates, ou au fait que d’autres annoncent manifestement l’esthétique mozartienne (on pourrait même se tromper en écoute à l’aveugle). L’on sent même poindre dans certains cantabiles les mouvements lents des premières sonates de Beethoven. Peut-être est-il d’ailleurs utile de souligner que la musique de Kozeluch est une source à laquelle bon nombre de ses contemporains ou postérieurs ont puisé, dont Clementi (Prélude alla Kozeluh) et Beethoven, à n’en point douter, qui a fait ses armes en jouant sa musique.

À la croisée de la Bohème et de Vienne, ce compositeur étonnant fait la synthèse de la diversité des styles pianistiques qui ont pu être ceux du xviii siècle, et son interprète se pose d’emblée en truchement idéal. L’on attend la suite avec impatience, et l’on souhaite ardemment qu’elle s’attèle sans tarder aux concertos pour clavier de Kozeluch, qui sont nombreux et n’attendent qu’un pianofortiste de qualité et un orchestre adéquat.

INFORMATIONS

Leopold Kozeluch : Sonates pour pianoforte, vol. 1 et 2

Jenny Soonjin Kim, pianoforte

Brilliant Classics.

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