Entre Liège et l’Italie

par Loïc Chahine · publié jeudi 7 avril 2016 · ¶¶¶¶

Il y a des noms qui exercent sur vous un attrait mystérieux ; tel est celui d’Arnold et Hugo de Lantins — cela sonne. Compositeurs de ce xve siècle riche en musique, contemporains et vraisemblablement collègues de Dufay, les deux Lantins passent pour avoir été frères, quoiqu’on n’ait guère de certitude à ce sujet ; originaires de Liège, leur carrière se fit en Italie.

Une Missa Verbum Incarnatum d’Arnold de Lantins avait déjà eu les honneurs d’un bel enregistrement dû à la regrettée Capilla Flamenca et à Psallentes, et on se réjouit que pour son troisième disque chez Ricercar l’ensemble Le Miroir de Musique dirigé par Baptiste Romain se soit tourné vers la musique profane d’Hugo et Arnold. On s’en réjouit car elle est de fort belle facture, jouant non pas seulement de la polyphonie et des intervalles, mais aussi des arrêts et des silences, ce qu’illustrent aussi bien la première piste du disque, « Per amor de costey », due à Hugo, que « Las, pouray je mon martire celer », d’Arnold.

La réussite du disque tient aussi, bien entendu, dans la réalisation musicale, extrêmement soignée, du Miroir de Musique. On appréciera, par exemple, la variété jamais ostentatoire apportée à la répartition des voix et des instruments, donnant à entendre des pièces avec voix et instruments, mais aussi des pièces avec les seuls instruments ou avec les voix seulement. Les deux sopranos, qui se taillent, du côté des voix, la part belle, Sabine Lutzenberger et Clara Coutouly, sont dotées de voix claires mais timbrées, agiles ; on pourrait toutefois souhaiter que le texte soit davantage mis en avant car, même si l’ancien français n’est pas une langue que l’on comprenne aisément, il y a des mots qui nous peuvent parler et il est dommage de passer dessus comme si le texte n’était qu’un support de ligne mélodique — encore que cette hypothèse puisse tout à fait se tenir.

L’ambiance, dans l’ensemble, est au raffinement, avec des sonorités remarquablement belles, et même quand les cornemuse, vièle à roue, trompette et chalemie se présentent, comme dans « Chanter ne scay », quelque chose d’assez aristocratique demeure, voire même de quasi-mystérieux dans « Grant ennuy m’est » (cornemuse, vièle et bombarde : on aurait pas cru que cela invitât au mystère). On appréciera particulièrement, à cet égard, la flûte à bec élégante de Tobie Miller. On admire la belle unité et la qualité d’attaque des vièles d’Elizabeth Rumsey et Baptiste Romain.

La direction artistique de ce dernier évite l’écueil de faire tableau et de trop se répéter en distillant des ambiances qui, tout en demeurant dans le même ton, varient les teintes. Le discours musical est toujours remarquablement clair, et on trouve un certain plaisir dans la justesse des intervalles comme dans la finesse des dynamiques. Il se dégage de l’ensemble du disque, indubitablement, une certaine tendresse. Tout cela est parfaitement maîtrisé. Tout au plus pourrait-on regretter qu’une ou deux pièces ne laissent pas un peu de place à quelque chose de plus mordant, ne serait-ce, par exemple, que dans ce motet dont les initiales de chaque vers, en acrostiche, forment les mots « putain de merde » (!). Dans cette lecture, les Lantins, quoiqu’en Italie, n’oublient pas qu’ils sont nordiques et conservent toujours leur modération.

Ces réserves ne sauraient néanmoins entacher cette belle réalisation. À l’évidence, avec le Miroir de Musique et les deux Lantins, le fruit est mûr et il convient de le goûter.

Extraits

Arnold de Lantins : « Las, pouray je mon martire celer »

Hugo de Lantins : « Grant ennuy m’est »

INFORMATIONS

Arnold & Hugo de Lantins : Œuvres profanes

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle, cornemuse et direction.

1 CD, 61’07, Ricercar (Outhere music), 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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