Fruits mûrs

par Loïc Chahine · publié mardi 7 juin 2016 ·

« Pour goûter les fruits d’un arbre », affirmait Pierre Boulez, « il n’est pas besoin de connaître l’arbre1 ». La musique de Schumann, en particulier de sa dernière période, a souvent été perçue à travers le prisme de sa folie. Ouvrez « Aimez Schumann » de Roland Barthes ou l’ouvrage de Rémy Stricker, Schumann, le musicien et la folie, c’est l’approche retenue. Pour ce présent disque, elle a été contournée, sans doute avec justice, car faire peser sur les Gesänge der Frühe, par exemple, ou les Waldszenen, le spectre tout-puissant de la maladie mentale, n’est-ce pas trop occulter leur perfection (au sens étymologique du mot : ce qui est achevé, fini, per-fectus) ?

Dirait-on en écoutant Bach qu’il était fou ? Certainement pas. Or, on pense beaucoup à Bach en écoutant les Sechs Stücke in kanonischer Form op. 56 et leur contrepoint savant ; pour peu qu’on soit attentif, on reconnaît un art du contrepoint tout aussi consommé dans le reste du programme : que ce soit dans les Waldszenen op. 82, subtiles miniatures, ou les Gesänge der Frühe op. 133, presque aphoristiques, ou dans les touchantes Geistervariationen, qui font parfois penser aux Variations sérieuses de Mendelssohn, on retrouve toujours çà et là une science du contrechant savamment construit autant que du charme mélodique. Mais comme chez Bach, la conception est si puissante qu’elle nous dépasse souvent — et c’est peut-être tant mieux. « On peut très bien percevoir la trajectoire d’une œuvre, ses points forts et ses points faibles, et ne pas connaître précisément son langage. Pourtant, on perçoit ce qu’elle a à nous dire. Si la musique n’était perceptible que par les gens qui la connaissent, on n’aurait jamais qu’un auditoire très limité1. » L’un des grands mérites du disque de Soo Park est justement de ménager à la fois la compréhension savante et l’émotion immédiate, sans jamais donner la primauté à l’une au détriment de l’autre.

La musique de Schumann est assez bien documentée dans l’optique dite « historiquement informée », que ce soit du côté des symphonies (Gardiner, Herreweghe) ou, plus récemment, des concertos (la trilogie réalisée par Pablo Heras-Casado à la tête du Freiburger Barockorchester, Isabelle Faust, Alexandre Melnikov et Jean-Guihen Queyras), mais aussi de l’œuvre pour piano, avec les disques de Tobias Koch et d’Andreas Staier. On accueille avec plaisir le nouveau venu que nous propose Soo Park, à qui l’on devait déjà un bon disque Beethoven. Ici, la pianiste semble avoir gagné encore en profondeur de jeu. On a toujours la même sagesse, la même précision — très appréciable en ce qu’elle rend la musique, et en particulier le contrepoint, finement intelligible : oui, on a vraiment l’impression de comprendre —, la même absence d’esbroufe, d’effet gratuit, mais Soo Park semble de plus s’exprimer ici avec davantage de liberté. Elle magnifie les lignes, qu’elles soient celles du chant ou du contrechant, et l’on s’y laisse émouvoir.

Ce que fait Soo Park avec la musique de Schumann nous fait penser à une lumière blanche, celle de ces jours où le soleil ne se montre que derrière un lointain et léger voile de nuages presque diaphanes, ou bien de ces jours d’hiver très secs où la lumière, bien claire, semble pâlir. Il n’y a que peu de tempêtes (sauf parmi les Drei Fantasiestücke op. 111, plus agitées), mais beaucoup d’éclaircie. En fait, ce qui nous est offert, c’est un ciel de peintre, tout en nuances. La lecture de Schumann offerte par Soo Park, plus que tout, est vivante. Une douce brise semble agiter aussi bien les Gesänge der Frühe que les Waldszenen, et finalement, on se dit qu’il y a bien peut de folie dans ces pages : peut-être bien une teinte de mélancolie, mais aussi beaucoup d’élégie.

Le piano choisi, fabriqué vers 1850, le seul exemplaire de piano Gebauhr dans les collections publiques françaises, nous apprend Thierry Maniguet, conservateur au Musée de la musique dont l’instrument est issu, alors que Gebauhr était une des grandes firmes allemandes du xixe siècle, possède un son à la fois riche et puissant, regardant déjà vers le brillant de la fin du xixe siècle, tout en conservant une belle résonance et dans le timbre, tout de même, un peu du mat du début du siècle. Bref, c’est un instrument d’équilibre, en accord, d’ailleurs, avec ce que l’on perçoit de la personnalité de Soo Park et la vision de Schumann qu’elle livre.

Ajoutons que, comme à l’ordinaire, le texte du livret signé Mathieu Dupouy, qui rejoint d’ailleurs Soo Park pour un élégant quatre-mains dans les Sechs Stücke in kanonischer Form, est tout à fait intéressant et stimulant et — petite touche un peu superficielle — que la couverture est sans doute l’une des plus belles que le label Hérisson ait offerte à la vue.

Il ne fait pas de doute que cet opus discographique schumannien intitulé Dernière pensée est une belle réussite, un disque auquel on revient et auquel on repense.

Notes

1. Pierre Boulez, Entretiens avec Michel Archimbaud, Gallimard, « Folio », 2016, p. 52.

1. Pierre Boulez, Entretiens…, p. 61.

Extraits

Sechs Stücke in kanonischer Form, I, Nicht Zu Schnell

Gesänge der Frühe, II, Belebt, nicht zu rasch

INFORMATIONS

Schumann : Dernière pensée

Sechs Stücke in kanonischer Form, op. 56*
Waldszenen, op. 82
Drei Fantasiestücke, op. 111
Gesänge der Frühe, op. 133
Thema mit Variationen (Geistervariationen), Anh. F39

Soo Park, piano * 4 mains avec Mathieu Dupouy
Piano C. J. Gebauhr, ca. 1850 (Collection Musée de la musique, Paris).

1 CD, 80’31, Label Hérisson, 2016.

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