Formes, jeux et sentiments

par Loïc Chahine · publié jeudi 21 avril 2016 · ¶¶¶¶

Compositeur assez prolixe, Godard est resté célèbre avant tout pour une petite pièce de son opéra Jocelyn, la « Berceuse », proposée dans toutes sortes d’arrangements. Mais le reste de son œuvre, largement éclipsé par une production lyrique peu perméable aux innovations formelles du temps, demeure relativement mal exploré. On y découvre cependant des pépites, et c’est à leur recherche que s’est lancé le Palazzetto Bru Zane, qui, à l’occasion d’un festival centré sur Godard, publie pas moins de trois disques, propose des concerts, et a aussi entrepris de recréer le Dante. Et quelles heureuses trouvailles ! On peine à croire, en les écoutant, que les quatre sonates pour violon et piano n’aient pas davantage retenu l’attention des interprètes, tant elles recèlent de charmes et d’inventivité.

La première, composée alors qu’il avait seize ans et sacrée par Godard « opus 1 », est publiée en même temps que la seconde (opus 2), et toutes deux peuvent déjà se vanter d’un métier solide. On sera d’autant plus étonné du choix de cette forme pour les premières œuvres publiées par un jeune homme de dix-sept ans que la sonate pour piano et violon, en 1867, n’est pas un genre très représenté chez les compositeurs français (celles, par exemple, de Fauré, de quatre ans son aîné, ne viendront qu’en 1875 et 1916, celle de Franck en 1886). Serait-ce que le jeune Godard imite davantage les compositeurs allemands, très prisés alors, Beethoven, Schumann ? On ne le croira guère, tant le langage musical sonne français dans ses tournures mélodiques comme dans son sentimentalisme — Godard, écrit Emmanuel Pélaprat dans l’intéressante notice qui figure dans le livret du disque, est « fidèlement attaché à ce que ses contemporains qualifient de “musique du sentiment” » ; le très beau mouvement lent, Andante, de la première sonate, suffirait à illustrer cette assertion.

Mais ce qui frappe surtout, et en particulier dans les deux autres sonates, plus tardives, c’est l’inventivité, voire la versatilité d’invention du compositeur. Délaissant la forme sonate stricte, Godard développe pourtant bel et bien son propos par le retour de thèmes, mais surprend aussi par des enchaînements inattendus, par le surgissement de formules touchantes qui semblent se faire l’aboutissement d’un développement tout d’abord inquiet (par exemple dans l’Intermezzo de la 3e sonate). Les mélodies s’impriment durablement à l’esprit et l’accompagnement est d’une efficacité confondante, témoignant d’une science et d’un sens de la formule qui, de l’Andante initial de la première sonate au finale Allegro molto de la quatrième, ne se dément jamais. Tour à tour charmant et ardent, mystérieux et lyrique, incandescent ou retenu, Godard, avec ces pièces, livre des œuvres qui frappent et qui touchent, qui surprennent et qui enthousiasment.

Elles ont trouvé en Nicolas Dautricourt et Dana Ciocarlie des interprètes de choix. Le violoniste semble se situer dans la plus pure tradition, avec un son qui, en lui-même, est sentimental, parfois même jusqu’à l’excès dans certaines inflexions, mais dont les intentions répondent, à notre sens, parfaitement au propos de ces sonates. Que l’on me pardonne de le dire ainsi, mais j’imagine que c’est à peu près ainsi que l’on jouait en France à l’époque de Godard et de Fauré, tant cette manière de jouer, avec beaucoup de sentiment, avec un lyrisme exacerbé, joints à un sens de l’à-propos et de la convenance, voire de la « galerie », qui rappelle que les débuts du romantisme et sa fougue commencent à dater un peu et à faire partie du paysage, entre en correspondance avec l’écriture musicale de cette époque. Cela n’empêche d’ailleurs pas l’intensité. Au reste, le jeu de Nicolas Dautricourt ne manque ni d’assurance, ni de charme. À ses côtés, Dana Ciocarlie est une partenaire idéale, d’un infaillible engagement, dévoilant au fil des pages un toucher varié, sans sécheresse dont le style s’accorde parfaitement avec celui du violoniste. Inutile de dire, d’ailleurs, que le partenariat lui-même, l’accord entre les deux musiciens, est sans tache.

On tient là, sans nul doute, une réalisation majeure pour la connaissance de la musique française, mais aussi, tout simplement, pour le plaisir qu’elle procure. En vérité, Godard mérite bien d’être plus écouté, et voilà un disque à la beauté tout à fait addictive.

Extraits

Sonate no 3 en sol mineur, I, Allegro moderato

Sonate no 1 en ut mineur, III, Andante

INFORMATIONS

Benjamin Godard : Sonates pour piano et violon

Nicolas Dautricourt, violon (Stradivarius “Château Fombrauge”)
Dana Ciocarlie, piano (CFX Yamaha).

2 CD, 88’, Aparté avec le soutien du Palazzetto Bru Zane, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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