Le parfum des sons frappe le soir

par Loïc Chahine · publié jeudi 17 decembre 2015 ·

« Lunes et soleils, mois et jours sont les hôtes de passage de cent générations et les ans aussi qui se suivent sont des voyageurs1. » C’est par ces lignes que Matsuo Bashô, poète japonais (ou Japonais poète) du xviie siècle, ouvre son Étroit chemin du fond. Cet incipit d’un recueil où se mêlent narration d’épisodes vécus et haïkus pourrait aussi bien se trouver en exergue du cycle Éphémères de Philippe Hersant, inspiré de poèmes de Bashô.

Le cycle, qui a été commencé par la pièce qui est maintenant la huitième, « Lune voilée », s’est construit d’abord sur une commande, celle du pianiste Thierry Ravassard qui avait demandé à vingt-quatre compositeurs une pièce à partir d’un haïku chacun. Philippe Hersant se trouvait parmi les compositeurs sollicités et s’est ensuite demandé ce qu’il pourrait bien faire de cette petite pièce isolée d’un peu plus d’une minute et demie. Au fil des cinq années qui ont suivi, d’autres sont venues la rejoindre jusqu’à former le cycle de vingt-quatre pièces du même compositeur que nous avons aujourd’hui. On ne peut que se réjouir que la jeune pianiste Valentine Buttard ait choisi ces Éphémères pour son premier disque.

Ceux qui sont inquiets face à la musique dite « contemporaine » doivent être rassurés. Après les avoir empruntés dans sa jeunesse de compositeur, Philippe Hersant a abandonné les chemins de l’avant-garde, parce qu’il n’aimait pas alors sa propre musique, la trouvant heurtée et dissonante. Passés sept ans sans composer, il préfère ensuite trouver une sincérité personnelle, quitte à employer un langage qu’il n’a pas forgé lui-même, car Philippe Hersant se nourrit de références musicales, et l’on n’est guère étonné de rencontrer parmi ses influences Debussy, Bartók, Janáček, Dutilleux ou Chopin, et jusqu’à la musique du Moyen Âge et de la Renaissance, citée au moins deux fois dans les Éphémères (dans « Guerriers » et dans « La Lande »).

Il faut faire le voyage des Éphémères, comme aussi celui des STEPS (« pas », en anglais, mais aussi « steppes ») qui, comme les Éphémères s’appuient sur Bashô, s’inspirent des Récits de la Kolyma de Varlam Charlamov ; la première pièce est basée sur la première nouvelle du recueil, qui expose comment, dans la froide Sibérie, on trace un chemin à travers la neige. Il faut faire ce voyage parmi ces miniatures exemptes de tout bavardage autant que de superficialité, où l’univers musical se construit avec la répétition de tel ou tel motif structurant le propos. Ces deux cycles de Philippe Hersant, tous deux radicalement opposés au bruit du monde, sont des évocations colorées, vivement caractérisées et d’une efficacité délicieuse. À l’humeur plus contemplative, souvent apaisée (et apaisante — comme nous aimons à goûter cette douceur !) des Éphémères répond l’ambiance plus inquiète, voire angoissante, des STEPS — les Récits de la Kolyma ont pour sujet la vie au goulag. Certes, il y a une dramaturgie, mais jamais d’excès : la musique de Philippe Hersant est suggestive plus que descriptive, et les enchaînements des pièces rappelleront — le compositeur le dit lui-même — le cinéma ; c’est bien à une musique imagée que l’on a affaire ici, et en cela, le propos du musicien rejoint celui des auteurs littéraires sur lesquels il s’appuie, dont est banni tout épanchement romantique pour parvenir à une forme d’épure.

Les deux cycles ont trouvé en Valentine Buttard une interprète qui sert ce propos avec brio. Elle peint, véritablement, les ressentis notés par le compositeur, par son toucher varié qui sait se faire doux, soyeux, ou plus violent, qui travaille autant la corde, la résonance, que le marteau, le percussion, et qui sait même allier les deux. Sans aucune ostentation, la pianiste distille avec bonheur les impressions et trace un parcours passionnant au fil des vingt-quatre petites pièces des Éphémères comme à travers les trois étapes fortes de STEPS. Le propos est toujours clair et stimulant. Il ne faut pas seulement saluer le courage qu’a eu Valentine Buttard de se consacrer à cette musique « contemporaine », ni la maturité qu’elle met à son service : il faut s’en réjouir, autant que de la commande passée des STEPS, dont elle est dédicataire.

Et l’on se réjouit de ce disque aux notes poétiques et oniriques (mais nettes), ce disque qui allie luminosité et vespéralité (encore un néologisme ! eh bien, oui) qui se savoure, se délecte, dans le calme sein du chez-soi. Bashô, contemplant la peinture d’un homme qui boit seul du saké, écrivit ce haïku : « Ni fleur, ni lune / il boit du saké / tout seul2 ». Nul doute que si le poète avait écouté ce disque, il y aurait trouvé fleurs, lunes et saké (ou thé) — aimables délices. Autre haïku pour finir avec un autre écho : « Neige sur neige — Ah ! Cette lumière de décembre, celle de la lune claire. »

Notes

1. Bashô, Oku No Hoso-Michi, L’Étroit chemin du fond, introduction, traduction, notes et commentaires par Alain Walker, William Blake & Co. Edit., 2007, p. 63.

2. Bashô, Seigneur ermite, l’intégrale des haïkus, édition bilingue par Makoto Kemmodu et Dominique Shipo, La Table Ronde, 2012, p. 201 (poème 471). Le poème cité à la fin de l’article est le 207, p. 112, le titre de cet article une citation du 460, p. 198.

Extraits

Éphémères, 4, « Dans l’air du soir ».

STEPS, I.

INFORMATIONS

Philippe Hersant : Œuvres pour piano

Éphémères & STEPS

Valentine Buttard, piano.

1 CD, 62’02, NoMadMusic (avec le soutien de la fondation Fravanni), 2015.

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