La belle Aurore

par Loïc Chahine · publié jeudi 23 juillet 2015 · ¶¶¶¶

Le nom de Nicola Francesco Haym n’est pas inconnu de bon nombre de baroqueux et d’amateurs d’opéras, mais ce n’est pas, en général, comme compositeur : il fut le librettiste de quelques-uns des grands succès londoniens de Händel, dont Giulio Cesare (1724, d’après le livret de Bussani pour l’opéra de Sartorio), Tamerlano (1724 aussi, d’après le livret de Piovene mis en musique par Francesco Gasparini — cet opéra a fait l’objet d’un intéressant enregistrement paru chez Glossa) et Rodelinda (1725, d’après Salvi, d’après le Pertharite de Corneille qui connut un tel échec que son auteur renonça — pour un temps — au théâtre !). Mais Haym ne fut pas seulement librettiste. En fait, c’est comme violoncelliste qu’il fut engagé à la Royal Academy de Londres en 1720. Il était arrivé sur le sol anglais en 1701, où il était rapidement devenu chef de l’orchestre du Duc de Bedford. Tout cela ne serait pas si important s’il ne nous avait légué quelques œuvres musicales de sa plume, dont deux livres de sonates en trio publiés respectivement en 1701 (op. 1) et 1704 (op. 2). C’est dans l’opus 1, publié à Londres juste à l’arrivé du jeune compositeur (il avait vingt-trois ans) que le jeune ensemble L’Aura rilucente, pour son premier disque, aux éditions Ambronay, a puisé trois sonates (les nos 1, 3 et 4) pour les mettre en regard d’œuvres de Händel, et plus précisément de deux sonates de l’opus 2 publié à Londres en 1733 et d’airs extraits d’opéras proposés dans un arrangement chambriste — et sans chanteur.

J’en vois d’ici qui feront les gros yeux. Pourquoi toujours du Händel ? On ne voit que cela partout… D’abord, la musique de chambre de Händel, on ne la voit pas partout. Ensuite, il est fort probable que toute une partie du public serait passé à côté de ce disque si le nom de Händel n’y avait pas figuré ; il faut donc un peu considérer qu’en faisant la réclame pour Händel, cet enregistrement amènera à un compositeur oublié un public qui n’y serait pas venu si la couverture n’avait porté que le nom de Haym. Oui, mais ces extraits d’opéras, alors ? Eh bien, en premier lieu les extraits choisis ne sont pas précisément des tubes — encore qu’ils eussent pu le devenir ; on a un air d’Admeto, un de Tolomeo, un d’Ottone, et enfin un « Ballo di pastori e pastorelle » d’Amadigi di Gaula — on est loin des opéras archi-connus dont j’ai cité les titres plus haut. Il va sans dire — mais toujours mieux en le disant, comme on dit — que tous ces airs proviennent d’opéras dont le livret est de Haym. Quand j’écris « tous ces airs », on a l’impression qu’il y en a beaucoup alors qu’ils sont quatre, ce qui est tout de même loin d’être écrasant dans le programme. D’autre part, nous inviter à écouter ces airs, originellement chantés, en version instrumentale, nous renvoie à la pratique de l’arrangement pour les amateurs qui était monnaie courante (des espèces sonnantes et trébuchantes dans les poches des éditeurs de partitions) au xviiie siècle. Quoi de mieux pour prolonger le succès que de donner aux instrumentistes de quoi refaire un peu l’opéra chez eux ? Nombreux sont les recueils d’airs et de danses arrangés, par exemple, pour deux flûtes « ou tous autres instruments de dessus ». Ceux pour basses sont un peu plus rares, mais existent. On publie aussi régulièrement, en Angleterre, une sélection « d’airs de l’opéra ». Il ne me semble pas improbable du tout que les instrumentistes se les soient appropriés, même sans chanteurs, pour le plaisir, comme cela pouvait se faire avec les madrigaux et chansons aux xvie et xvie siècles. En tout cas, c’est bien pour notre plaisir aussi que L’Aura rilucente l’a fait, car les airs choisis sont très beaux et mériteraient un succès au moins égal à certains tubes de Rinaldo ou d’Alcina — du moins, joués comme ça.

Il faut le dire, en effet, ce disque est un régal. Les sonates de Haym sont élégantes, à mi-chemin entre le très révéré modèle Corelli, et ce que seront une trentaine d’années plus tard celles de Händel. Leur écriture est assez concentrée, les thèmes y sont toujours bien caractérisés — ceux des mouvements vifs, souvent fugués, sont assez traditionnels dans le genre —, et on goûte particulièrement les retards dans certains mouvements lents — l’Adagio central de la sonate en ut mineur op. 1 no 4 ! —, l’atmosphère de certains autres — le tout premier, par exemple, le Grave de la même sonate, d’une gravité qui n’a rien de figé ni de compassé. Les sonates en trio de Händel, quant à elles, sont plus brillantes, plus extraverties, avec un côté un peu plus fireworks, si l’on peut dire. Si chez Haym on regardait vers la sonata da chiesa, chez Händel, c’est clairement vers l’opéra qu’on reluque.

L’Aura rilucente se situe quelque part entre l’éthéré, l’immatériel, et le charnel ; ni Philippe de Champaigne, ni Rubens, un juste milieu — mais un juste milieu expressif — expressif sans excès. Point ici d’effets grandioses ni d’artifices, beaucoup, au contraire, de retenue, de cette retenue qui n’empêche pas la volupté, beaucoup de grâce et d’élégance, en fait, et de sincérité. La harpe apporte çà et là une note de fraîcheur, de personnalité aussi, mais jamais rien d’ostentatoire ; l’usage de cet effet, si l’on peut dire, est d’une sagesse digne de servir d’exemple. Il en va de même de l’alternance entre le clavecin et l’orgue dans le continuo, soigneusement étudiée — pour un effet toujours réussi. Dans le son même des cordes frottées comme dans leur phrasé, il y a une douceur, une tendresse sans mièvrerie. Bien des mouvements lents paraissent lancer des regards semblables à ceux d’une Pietà. L’enjouement n’est pas absent non plus — de ce point de vue, l’aria « Torni ormai la pace all’alma » de Tolomeo est particulièrement délicieuse. Ça sautille gentiment, mais ça n’a jamais l’air de s’agiter dans tous les sens ni de faire le malin — et il en va de même dans les pages les plus allantes des sonates de Haym, qui atteignent souvent une forme d’urgence dramatique mêlée de soupirs. Il y a à chaque instant dans le jeu des cinq musiciens et musiciennes de L’Aura rilucente une sensibilité qui ne laisse pas indifférent.

On s’attendait à un gentil disque — ah, la brillante aurore, le joli matin du printemps, etc. — et en fait, c’est non seulement un disque qui nous fait découvrir un compositeur plein d’agréments et un ensemble doté, déjà, d’une solide personnalité, mais encore un disque très abouti, d’une précieuse finesse, avec, en prime, un je-ne-sais-quoi d’attachant.

Extraits

Haym, Sonate op. 1 no 4 en ut mineur, III, Adagio

Händel, Sonate op. 2 no 7 en fa majeur, II, Allegro

INFORMATIONS

Händel – Haym : Sonates en trio

Nicola Francesco Haym (1678–1729) : Sonates en trios en ut mineur op. 1 no 4, en mineur op. 1 no 1, et en la mineur op. 1 no 3.

Georg Friedrich Händel (1685–1756) : Sonates en trio en fa majeur op. 2 no 7 et en sol mineur op. 2 no 5.

« A languir ed a penar » d’Admeto ; « Torni omai la pace all’alma » de Tolomeo ; « Ah! tu non sai » d’Ottone ; Ballo di pastori e pastorelle d’Amadigi di Gaula.

L’Aura rilucente
Heriberto Delgado Guttiérez, Sara Bagnati, violons,
Silvia Serrano Monesterolo, violoncelle,
Maximilian Ehrhardt, harpe,
Jorge López-Escribano, orgue et clavecin.

1 CD, 55’19, Ambronay, 2015.

ACCOMPAGNEMENT

À mes papilles et oreilles, l’aimable (et presque même aimante) disque de L’Aura rilucente est entré en correspondance avec Lemon Tree, du domaine la Ferme du Mont Benault, une petite vingtaine de kilomètres au sud d’Angers. Pour cette cuvée, Stéphane Rocher assemble des raisins récoltés à peine mûrs et d’autres récoltés plus tard. Résultat : un vin qui se situe quelque part entre le sec et le demi-sec, sucré, mais surtout très parfumé, très équilibré, avec des notes, comme son nom l’indique, de citron. La robe même, gentiment dorée, annonce quelque chose de calmement voluptueux. Ce qui frappe et séduit, c’est le caractère raffiné de Lemon Tree, à la fois gourmant et frais — et ces croisements perpétuels des deux m’ont fait penser aux deux violons dans les sonates de Haym. Cela coule aisément, mais appelle à la délectation plutôt qu’au glouglou facile.

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