Du tout au tout, selon la moitié qu’on écoute

par Loïc Chahine · publié lundi 19 octobre 2015 · ¶¶¶¶

On peut se demander ce qui a poussé Jos van Immerseel a enregistrer la Sinfonietta de Janáček avec son orchestre « sur instruments anciens » Anima Eterna. Sa réponse est simple : il aime cette pièce, il a reçu un vrai choc esthétique à sa découverte et a dès lors souhaité la diriger. Cet enthousiasme suffit-il ? On est en droit d’en douter.

Bien que son titre, avec son diminutif, laisse penser un instant à une petite œuvre, la Sinfonietta fait appel à un effectif important, en particulier à une « fanfare » assez pléthorique — douze trompettes en si bémol, deux trompettes basses, quatre cors et autant de trombones, deux tubas ténors et un tuba basse. Avec ses rythmes recherchés, sa richesse mélodique et sa versatilité, la Sinfonietta est non seulement l’un des fleurons du répertoire symphonique, et à ce titre une pièce tentante, mais aussi une œuvre extrêmement exigeante. En y transcendant la difficulté — certaines versions, comme celle dirigée par Ančerl, le montrent —, on parvient à une forme d’énergie incisive, une éclatante vivacité qui prend l’auditeur à bras-le-corps. C’est justement ce qui fait défaut ici. Les choses sont en place, c’est honorablement joué, on entend bien ce qu’il y a dans la partition — c’est d’ailleurs la principale qualité de cette lecture —, mais tout cela paraît manquer de but comme de feu. Dès la fanfare, la musique sonne comme émoussée, et ce sentiment d’une espèce de tiédeur ne s’atténue pas vraiment avec les mouvements qui suivent.

Avec la Symphonie « du Nouveau Monde » de Dvořák, les choses sont différentes. D’abord, c’est une œuvre assez nettement antérieure (1893) : un peu plus de trente années la séparent de la Sinfonietta (1926), des années dans lesquelles les cordes en métal ont pris leur essor, la facture instrumentale des vents s’est quelque peu modifiée aussi, des années, aussi, décisives sur le plan historique puisqu’elles sont marquées par la cassure que représente la Première Guerre Mondiale et, d’un autre côté, l’avènement progressif d’un nouveau langage musical. Jos van Immerseel et son orchestre sont manifestement plus à leur aise avant la cassure. Certes, leur version de la Symphonie « du Nouveau Monde » n’a pas la violence de celle de Solti, par exemple, ou l’incandescence de celle de Fricsay, mais elle trouve de forts beaux moments, dans les mouvements lents en particulier — on goûtera par exemple la clarté retenue de la mélodie du cor anglais dans le Largo. Ici, l’art de la nuance de Jos van Immerseel, la variété des articulations, la souplesse d’Anima Eterna et la clarté de sa texture orchestrale trouvent leur place. De manière générale, ce Dvořák sonne héritier de Beethoven en bien des endroits et trouve, dans cette lignée, une certaine fraîcheur, en évitant de sonner ampoulé ou superfétatoire.

On l’aura compris, ce qui sauve ce disque qui paraît pour fêter les soixante-dix ans de Jos van Immerseel, c’est la Symphonie « du Nouveau Monde » qui est encore si ancrée dans l’ancien (monde) — au demeurant, l’œuvre est plus tchèque qu’américaine. Il y manque toutefois la petite étincelle qui enflamme véritablement l’auditeur (sauf peut-être dans le dernier mouvement). On sent qu’un travail approfondi a été mené, mais il faudrait sans doute un peu plus de spontanéité pour parvenir à déclencher l’enthousiasme — une spontanéité qui se gagnerait avec le temps, si l’orchestre, et on le lui souhaite, avait l’occasion de jouer régulièrement cette œuvre. En somme, il s’agit certainement d’une excellente version à avoir à côté d’une autre (Fricsay, Solti, Kubelik, etc.), que ce soit comme première approche, pour comprendre la partition, ou comme approfondissement, pour apprécier de nouvelles subtilités ou écouter autrement.

On ne saurait donc formuler un jugement sur ce disque dans son entier : sa première moitié, sa seconde intéresse et s’écoute avec une certaine joie.

La version numérique de l’album est complétée par un « bonus » : la célèbre Moldau (Vltava en V.O.) de Smetana, par les mêmes interprètes. On ne peut que regretter qu’elle ne figure pas dans le disque, et même que Jos van Immerseel et son Anima Eterna ne soient pas allés plus loin avec Smetana, car c’est une vraie réussite. Les couleurs de l’orchestre y font merveille et l’absence d’effets trop grandiloquents évite toute facilité qui tomberait dans la vulgarité. Si l’on veut fêter dignement les soixante-dix ans du maestro, c’est donc vers cette Moldau pleine de fraîcheur et de délicatesse picturale (le tableau nocturne est particulièrement réussi) qu’on se tournera.

Extraits

Dvořák, Symphonie « du Nouveau Monde », Largo.

Smetana, Má vlast, II. Vltava.

INFORMATIONS

Janáček : Sinfonietta ; Dvořák : Symphonie no 9.

Anima Eterna Brugge
Jos van Immerseel.

1 CD, 70’49, Alpha (Outhere Music), 2015.

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