J’vous ai apporté des mélodies

par Loïc Chahine · publié mardi 10 mai 2016 · ¶¶¶¶

En même temps que les sonates pour piano et violon dont nous avons déjà rendu compte, Aparté etle Palazzetto Bru Zane mettaient en valeur une autre partie de l’œuvre de Benjamin Godard : ses mélodies. On en compte plus de 160 qui ont été éditées, s’appuyant aussi bien sur des textes à peu près contemporains du musicien (comme Charles Baudelaire, Théophile Gautier ou Victor Hugo) que sur d’autres plus anciens : ainsi les Six Fables de La Fontaine, op. 17, ou les Nouvelles Chansons du vieux temps, op. 24, mettant en musique Eustache Deschamps, Malherbe ou Jean-Antoine de Baïf et quelques autres.

En ses mélodies, Godard s’est illustré dans des styles différents, donnant tantôt dans la rêverie, très présente dans le genre de la mélodie, tantôt dans la légèreté, et livrant même parfois une saynète, en particulier dans les Fables. La musique est toujours efficace, souvent touchante, parfois carrément entraînante, et l'on y trouve déjà ce qui fait la marque des grands mélodistes : le bel équilibre entre la voix et le piano. Bien sûr, son Invitation au voyage pâlit un peu à côté de celle, bien différente, de Duparc, mais un Banc de pierre, par exemple, n'a rien à envier à Fauré. On sent aussi, dans « Je ne veux pas », par exemple, une très éloquente maîtrise de la forme, qui se ressent aussi dans un léger goût du pastiche qui se manifeste dans les Nouvelles Chansons du vieux temps : ici, l’on imite, mais si peu, mais à peine, quelques traits de “vieux style” — non sans humour d’ailleurs. Bref, cette musique, assurément, vaut la peine d’être entendue et, loin d’être indigne du reste du répertoire, offre bien des plaisirs.

C'est avec grand plaisir que l'on y retrouve Tassis Christoyannis. On se délecte toujours autant des inflexions subtiles dont il colore les lignes et les poèmes. Et quel beau timbre ! Et quelle technique impeccable ! Le baryton possède décidément un sens aigu du texte et se signale aussi dans une veine qu’on ne lui connaissait pas, plus comique : sa Cigale et la Fourmi, frôlant l’histrionisme pour caractériser les deux personnages (la radine fourmi est assez irrésistible de drôlerie, la mouche du coche aussi d’ailleurs). Toutefois, nous nous devons de signaler que le français n’est pas toujours parfaitement irréprochable dans certains de ces passages plus légers ; cela ne tient que de l’accent, de l’imperfection de certaines articulations, cela ne s’entend que çà et là, mais il serait malhonnête de le passer sous silence, d’autant que cela ne concerne que quelques passages et n’entache pas dramatiquement la réussite du disque. C’est sans doute que nous avions jusque-là cru Tassis Christoyannis parfait, tant il semble avoir toutes les qualités pour la défendre avec éclat et finesse : écoutez comme, dans Elle, avec une musique finalement toute simple, il fait des merveilles ! Résisterait-on à cela ? Tout grec qu’il soit, Tassis Christoyannis défend la langue française chantée et sa musique avec maestria et conviction et s’impose aujourd’hui comme l’un des noms importants pour le romantisme français, et même peut-être comme l’un des plus grands barytons actuels.

Le pianiste Jeff Cohen développe ici un jeu varié d’une grande efficacité. On apprécie la richesse du toucher et des dynamiques en particulier, et l'on ne retrouve nullement les défauts que nous avions regretté chez Lalo. Véritablement, on sent que le pianiste a quelque chose à dire avec cette musique dont la partie de piano est riche. L’entente avec le baryton est irréprochable. Voilà un duo qui fonctionne et qui s’est même sans doute bonifié depuis le précédent opus. Espérons qu’il continue d’explorer les territoires musicaux peu explorés avec le même enthousiasme et la même qualité de résultat.

En somme, on se réjouit de découvrir, grâce au travail du Palazzetto Bru Zane, grâce aussi à la qualité des interprètes réunis, un peu plus de Godard, et d’apprendre à le mieux connaître, et d’autant plus que l’on sait que les réjouissances ne sont pas encore terminées (nous devrions avoir, dans un avenir pas trop lointain, le Dante). À suivre, donc — mais en attendant, nous avons là de quoi patienter avec bien des douceurs.

Extraits

“Le banc de pierre”

“La Cigale et la Fourmi”

“Elle”

INFORMATIONS

Benjamin Godard : Mélodies

“Te souviens-tu”, “Le banc de pierre”, “Je ne veux pas d’autres choses”, “Dieu, qui sourit et qui donne”, “Jacotte“, “L’Invitation au voyage”, “Les Adieux du berger”, “Elle”, “Chanson du berger”, “Printemps”, “Guitare”, “Chanson”, “Le Ménétrier”, “Message”, Six Fables de LA Fontaine et Nouvelles Chansons du vieux temps.

Tassis Christoyannis, baryton
Jeff Cohen, piano

1 CD, 72’, Aparté, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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