Cocktail français pour haute-contre

par Wissâm Feuillet · publié dimanche 10 avril 2016 · ¶¶¶

En 2006, Gérard Lesne enregistrait pour le label Zig Zag Territoires un disque consacré à Charpentier, et plus particulièrement à ses nombreuses pages, dont les Stances du Cid, dédiées à la voix de haute-contre, tessiture dont on sait qu’elle était la sienne. Aux côtés de Gérard Lesne, parmi les chanteurs, le jeune Cyril Auvity, à peine connu, tenait admirablement les parties de taille. Dix ans après, on pourrait croire que Cyril Auvity, après quelques beaux succès, a voulu interpréter à sa façon le même programme que son aîné… ou presque.

Paraît donc, chez Glossa, un charmant disque dont le titre, Stances du Cid, est accompagné du sous-titre « Airs de cour » : rien d’inattendu en perspective. On y retrouve les fameuses stances, déjà moult fois enregistrées, notamment par Paul Agnew, mais aussi plusieurs airs du même Charpentier : « Auprès du feu l’on fait l’amour », l’air en chaconne « Sans frayeur dans ce bois », « Rendez-moi mes plaisirs », et quelques autres encore. Si la majorité des airs de Charpentier enregistrés figuraient sur le disque de Gérard Lesne, trois airs ont été ajoutés, ainsi que deux airs de Lambert, un surprenant tombeau de Morel, et surtout des pièces instrumentales tirées des Nations de Couperin. Si le tout n’a pas une cohérence chronologique absolue, ce cocktail français, bien équilibré, servi par une des voix françaises les plus appréciables et des instrumentistes aguerris, ne laisse pas insensible.

L’enregistrement a pour prélude l’ouverture grave du concert « La Piémontoise » des Nations : judicieux choix qui donne d’emblée le ton des Stances qui vont suivre. L’interprétation de Cyril Auvity, si elle est plutôt allante, n’en est pas moins contrastée : « Percé jusques au fond du cœur » (véritable page d’anthologie !) est affligé, sans trop d’affectation ; « Que je sens de rudes combats » est plaintif mais déterminé ; enfin, « Père, maîtresse, honneur, amour », plus recueilli, touche davantage. Si la performance vocale est tout à fait enthousiasmante, il ne faut pas négliger la belle réalisation de la basse continue, admirablement soutenue par le clavecin d’Isabelle Sauveur, riche, astucieux, mais en aucun cas écrasant. Ce que l’on regrette en écoutant cette version des Stances, c’est le peu d’attention accordé aux vers de Corneille : parfois peu compréhensible, notamment sur les aigus, le texte est malheureusement martelé sur les consonnes. Nous aurions aimé moins de « Pppercé », de « mmmortelle » ou de « vvvvengeur ». La version de Gérard Lesne, moins originale, avait en revanche le mérite d’une prononciation limpide.

Les airs, quant à eux, sont une belle réussite. Le choix a été fait d’employer plusieurs combinaisons d’instruments pour réaliser la basse continue – on éprouve donc le plaisir de la variation des textures sonores : tantôt le luth (c’est ainsi qu’il est présenté dans le livret, mais est-ce un théorbe ?) accompagne seul, tantôt c’est le clavecin, tantôt ils se joignent au violoncelle qui, parfois, ose même le pizzicato. La diction est généralement claire et une alternance de tons est observée : on passe du tragique tombeau de Morel – belle découverte ! – à la légèreté de « Ma bergère est tendre et fidèle » (Lambert), du badinage de « Sans frayeur dans ce bois » à la lamentation « Rendez-moi mes plaisirs ». À l’écoute de certains airs, on se réjouit d’entendre chez Cyril Auvity une voix souple et étendue : si ses aigus le situent sans problème parmi les hautes-contres, la rondeur de ses graves, parfaitement sonores, lui donne même accès au répertoire de taille.

On peut s’interroger sur la légitimité du violoncelle dans un tel programme : il va de soi que pour la musique de Lambert et de Charpentier, l’instrument est hors de propos, quand bien même Charpentier se soit formé en Italie. En France, on ne disposait, en guise de basses d’archet, que de la basse de viole et de basses de violon jusqu’au début du xviiie. Pour Couperin, s’il n’a pas connu le « violoncello » italien, on peut plus facilement tolérer sa présence dans une musique qui tend vers l’idéal des « goûts réunis ». Toutefois, nous aurions aimé qu’une telle approximation fût évitée.

Nous ne saurions, pour finir, laisser de côté les pages instrumentales qui émaillent ce disque et le font respirer. Quelques beaux moments des Nations ont été choisis, ces concerts en trio qui furent parmi les premiers à proposer une synthèse équilibrée entre les styles français et italiens. Ici, une instrumentation sommaire, à l’italienne, a été choisie : deux violons et la basse continue, tout simplement. Les pièces sont jouées avec goût et une réelle intelligence des tempos, ménageant entre les airs des transitions bienvenues, d’autant plus qu’elles ont été choisies pour leur adéquation tonale avec ces derniers. La passacaille de « L’Espagnole » et la chaconne de « L’impériale » sont particulièrement bien exécutées, à tel point qu’on regrette presque de n’avoir pu entendre des extraits de « La Françoise »… Que Lambert et Couperin aient été associés dans ce programme reste un mystère, mais ce n’est pas pour nous déplaire.

Extraits

Charpentier, Stances, « Percé jusques au fond du cœur »

Couperin : “L’Espagnole”, Gravement.

Charpentier  « Sans frayeur dans ce bois »

INFORMATIONS

Stances du Cid : Airs de cour

Marc-Antoine Charpentier : Stances du Cid, “Auprès du feu l’on fait l’amour”, “Ruisseau qui nourrit dans ce bois”, “Non, je ne l’aime plus”, “Sans frayeur dans ce bois”, “Rendez-moi mes plaisirs”, “Amour, vous avez beau redoubler mes alarmes”, “Ah, qu’ils sont courts les beaux jours”, “Rentrez trop indiscrets soupirs”, “Retirons-nous, fuyons”.

Michel Lambert : “Ma bergère est tendre et fidèle”, “Vos mépris chaque jour”.

Jacques Morel : Tombeau de Mademoiselle

François Couperin : extraits des Nations

Cyril Auvity, haute-contre
L’Yriade
Léonor de Récondo, Charles-Étienne Marchand, violons
Elisa Joglar, violoncelle
Marc Wolff, luth
Isabelle Sauveur, clavecin.

1 CD, 59’32, Glossa, 2016.

Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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