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par Jean Massard · publié vendredi 31 aout 2018 · ¶¶¶¶

Passant du virginal au clavecin (italien ou flamand), Skip Sempé dresse dans ce disque, réédition d’un enregistrement paru originellement chez naïve en 2002, un panorama de l’école des virginalistes anglais, important répertoire regroupant les œuvres de compositeurs comme Byrd, Morley ou Gibbons, et connu aujourd’hui grâce à différents recueils dont le plus célèbre est assurément le Fitzwilliam Virginal Book, ici complété par d’autres sources.

Ce répertoire est en grande partie constitué de pièces inspirées de la danse, comme les nombreuses pavanes, à l’exemple de celle de Byrd qui ouvre le disque, les gaillardes, comme celle de Thomas Morley, The Frog Gaillard, ou quelques allemandes — signalons la très noble Alman de Robert Johnson. Quelques fantaisies et pièces de genre (le Barafostus Dreame de Tomkins) viennent compléter cette collection d’un esprit assez “programmatique“ comme Skip Sempé l’indique dans le livret qui accompagne le disque.

Accompagné d’Olivier Fortin dans les trois danses anonymes tirées du Mulliner Book de la seconde piste) et de Pierre Hantaï pour The Frog Galliard de Morley, à deux clavecins et un virginal), Skip Sempé rend aussi hommage à la tradition du consort, ici à plusieurs claviers. Aussi, on retrouve cette habitude du jeu en musica unita (à plusieurs “formats“ du même instrument, à l’inverse du broken consort, ancêtre des orchestres d’aujourd’hui) à travers les réductions faites de répertoire écrit pour ces formations — coqueluche de la cour anglaise d’alors — comme le célèbre Sir Henry Umpton’s Funerall de Dowland, pour ensemble de violes. Autre particularité très britannique enfin : plusieurs grounds parcourent le disque.

Les instruments réunis pour servir cette musique — virginal et clavecins — possèdent un timbre adapté à ce répertoire, entre le cocon intime du virginal d’après Ruckers au timbre voilé, très coloré et doux (qui donne un tout petit peu de mécanique dans la première piste, toutefois) et un clavecin soliste clair et fier, dont on distingue avec précision et bonheur une spatialisation du son à l’intérieur même de l’instrument, nous plongeant dans un jeu souple et égrainé tout autour de l’auditeur.

Quant au jeu à plusieurs claviers, il associe à un rôle donné à chaque instrument (un clavecin mesure la musique par ses accords, un autre joue le contrepoint, et le virginal de Skip Sempé vole par-dessus, ce qu’on ressent bien à travers les entrées successives de la Frog Galliard de Morley), un son particulier qui conjugue une grande brillance à une épaisseur donnée par la densité polyphonique de l’ensemble (particulièrement palpable dans la Captain Digorie Pipers Galliard de Dowland et Morley), un foisonnement qui laisse aussi ressortir toute la couleur cuivrée du virginal.

Et s’il est malaisé de qualifier le toucher d’Olivier Fortin et de Pierre Hantaï dans cet opus où ils n’apparaissent qu’en complices chambristes de Skip Sempé, on note la place donnée aux respirations, au vide qui souligne en creux l’épaisseur palpable du son. Et peut-être est-ce lié au calme que diffuse le soliste dans la pavane anonyme El Maestro, dans laquelle son économie jusque dans les ornements et son souffle mettent en valeur la lumière du virginal, magnifiant un jeu fort et racé.

Avant tout, une ode à la Perfide — mais si raffinée — Albion.

INFORMATIONS

The Virgin Harpsichord

Skip Sempé, clavecin, virginal
Olivier Fortin, clavecin
Pierre Hantaï, clavecin

1 CD, 69’48, Paradizo, 2018 (enr. 2001)

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