Mieux connaître David

par Loïc Chahine · publié vendredi 20 octobre 2017 · ¶¶¶

Félicien David n’est pas tout à fait un inconnu pour le mélomane tant soit peu attentif, qui peu connaître l’un de ses grands succès, Le Désert, par l’enregistrement de l’ensemble Accentus, qui peut connaître aussi une partie de sa musique de chambre gravée par les Mosaïques, qui peut enfin connaître une excellente sélection de mélodies confiée par le Palazzetto Bru Zane au baryton grec Tassis Christoyannis, ainsi que le grand opéra Herculanum publié sous la houlette du même Palazzetto. Ce quatrième volume de la série « Portrait » prolongera et complètera la découverte de ce contemporain de Berlioz, en proposant un panorama assez global : musique vocale sacrée et profane, musique symphonique, musique de chambre.

On retrouve dans certaines œuvres ce qui plaît dans la musique de Félicien David : sa séduction mélodique, son enjouement, sa fraîcheur même, qu’illustrent bien, par exemple, la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, ou encore les six aimables motets retenus par Hervé Niquet et le Flemish Radio Choir. De même, dans l’ouverture de La Perle du Brésil, le deuxième thème est tout à fait délicieux — et entêtant. La direction souple d’Hervé Niquet, sans aucune raideur, met bien en valeur cette veine mélodique et donner du corps à cette musique, à la faire bien sonner, sans y chercher pour autant des abîmes métaphysiques. Tout au plus cela manque-t-il un peu de légèreté çà et là (le Scherzo de la Symphonie no 3 s’avère un peu lourd et besogneux).

Du côté chambriste, le premier Trio avec piano est l’une des pages les plus séduisantes ici enregistrées. Il faut dire que Pascal Monlong (violon), Pauline Buet (violoncelle) et David Violi (piano) joue cette musique avec engagement et distinction. On apprécie le grain des cordes, la vigueur du phrasé, la beauté du toucher du piano, la grâce et l’élégance de l’ensemble, la fraîcheur — encore elle — aussi avec laquelle la partition est abordée et restituée. À vrai dire, on en redemande !

Le plaisir est prolongé par les charmantes pièces pour piano confiée à Jonas Vitaud. Voilà un pianiste qui, avec ces charmantes bluettes sans grande prétention — Félicien David n’était d’ailleurs pas personnellement un virtuose du piano —, chante et fait excellemment entendre les plans sonores.

Le versant vocal s’avère en revanche plus décevant. Il est illustré d’abord par l’ode-symphonie Christophe Colomb. Qu’est-ce qu’une ode-symphonie ? C’est une sorte d’oratorio profane, réunissant donc orchestre et chanteurs mais sans mise en scène, et avec un récitant auquel est confiée, en mélodrame, une trame qui relie les scènes. C’est aussi la forme du fameux Désert. Tout cela commence bien, dans un registre assez altier qui convient à la solennité de la circonstance — il s’agit de chanter la gloire d’un personnage historique —, mais dès l’air de Colomb dans la première partie, « La brise qui se lève », l’on voit par où l’œuvre pèchera : le manque de soutien. Ainsi, cet air, comme un peu plus loin le duo d’Elvire et de Fernand, semblent bien léger par rapport à ce qui précèdent, et surtout un peu répétitifs (tout cela abuse bien des airs à 6/8 avec accompagnement de cordes noire-croche, noire-croche, et sic ad infinitum). Cela manque d’invention. Il y a certes de jolies pages dans Christophe Colomb (les introductions des première et deuxième parties, par exemple, le « Chœur bachique » de cette deuxième partie, l’Orage qui suit), mais l’œuvre peine à véritablement passionner, à s’élever, justement, au-delà du joli, du bien fait, et quand quelque trouvaille se fait jour, elle semble aussitôt rattrapée par une musique moins originale. Bref, cela ne « décolle » pas. On ne pourra pas dire toutefois que la partition ait été mal traitée par Les Siècles et François-Xavier Roth, qui mettent toute leur précision à la faire sonner et chanter, accompagnés d’une distribution de très belle tenue, réunissant Chantal Santon-Jeffery (très sous-employée ici), l’élégiaque ténor Julien Behr et le baryton Josef Wagner qui impose une belle stature au rôle titre, quoique ses aigus semblent un peu à la peine. Enfin, signalons Jean-Marie Winling qui « récite » le texte avec conviction. Peut-être aurait-il fallu, si l’on voulait absolument défendre cette œuvre difficile, y distiller davantage de drame.

Pour le versant plus chambriste, sept mélodies ont été confiées au Duo Contraste, dont nous avions dit grand bien en d’autres occasions. Ici, Cyrille Dubois et Tristan Raës ont fait le choix étrange de transpositions tirant volontiers vers l’aigu, au risque dès lors d’une manière de chanter sans doute trop scénique pour de la musique destinée aux salons du xixe siècles ; être expressif, oui, mais pas expressionnistes ! « Le Jour des morts » échappe quelque peu à ce traitement de force, et de fait, il nous a paru que c’était la plus réussie des mélodies ici proposées. Inversement, « Le Rhin allemand » qui suit semble un festival, avec force contre-notes et fin sur un contre tenu… Tout cela sonne peu approprié, et plutôt m’as-tu-vu.

Les trois disques sont accompagnés, comme à l’accoutumée, d’un livre où plusieurs articles présentent la personnalité de David (et ses liens avec les saint-simoniens) et ses œuvres. Compte-tenu de la situation discographique de Félicien David — loin d’être aussi inconnu que, par exemple, Marie Jaëll —, ce volume 4 de la collection « Portraits » permettra davantage d’approfondir que de découvrir. Mais n’est-ce pas là aussi la mission du Palazzetto Bru Zane, que de prolonger les brillantes découvertes par une meilleure connaissances des compositeurs redécouverts ?

INFORMATIONS

Félicien David, portrait

Chantal Santon Jeffery, soprano. Julien Behr, ténor. Josef Wagner, baryton. Jean-Marie Winling, récitant. Les Siècles. François-Xavier Roth.

Brussels Philharmonic. Flemish Radio Choir. Hervé Niquet.

Duo Contraste. Pascal Monlong, violon, Pauline Buet, violoncelle, David Violi, piano. Jonas Vitaud, piano.

Livre et 3 CD, Palazzetto Bru Zane, 2017.

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