Frescobaldi chez lui

par Loïc Chahine · publié jeudi 25 janvier 2018 · ¶¶¶¶

Se jeter dans la musique de Frescobaldi pour son premier disque solo est une gageure. C’est ce qu’a fait le claveciniste Yoann Moulin piochant dans les divers recueils pour clavier du compositeur des toccate, des canzoni, des variations (partite) et un Recercar. Les pièces sont à peu près également réparties entre deux instruments : un impérieux clavecin italien de Philippe Humeau (2012) et un virginal de Jean-Fraçois Brun (2009) copié d’un instrument anonyme italien de 1626. Yoann Moulin excelle à faire parler la personnalité des deux instruments, sans pour autant donner l’impression d’une profonde disparité — car le disque brille par son homogénéité.

Dès la Toccata Prima s’impose un jeu pas du tout « en dehors », pas du tout démonstratif — encore que le mot semble mal choisi, car, justement, Yoann Moulin démontre, conduit. Il faut écouter avec finesse, et l’on entend alors à quel point il comprend et fait comprendre la musique — telle note inattendue, par exemple, d’un micro-rien retardée pour la mettre en valeur… La variété délicate des articulation n’est jamais outrancière. Ainsi, les Cento Partite sopra Passacagli exploitent à plein les possibilités de l’instrument, mais sans faire la girouette à trop changer de registres. De la variété, oui ; de l’inconstance et de la volatilité, non. Les Partite sopral l’aria della Romanesca sont si libres, si peu engoncées dans leurs certitudes rythmiques qu’elles ressemblent presque encore à une toccata.

Dans la Canzona Prima, Yoann Moulin passe avec une grande fluidité d’un style plus libre, plus déclamatoire — mais avec des « traits », des vocalises, si vous voulez —, à une plus grande rigueur rythmique, sans jamais faire entendre de rupture. La Canzon Quinta envoie la main gauche tinter dans des aigus stellaires sans rien d’agressifs, mais au contraire tout à fait enchanteurs. Les « foisonnements d’essais acoustiques », le « précieux héritage de timbres et de couleurs » dont parle Yoann Moulin dans la note d’intention du disque ne sont pas de vains mots : ils font une part de la saveur de cet enregistrement.

Dans l’écrin d’une prise de son somptueuse, le claveciniste prête une attention constante à la résonance, à ne pas laisser le discours s’interrompre… Il s’étend, se distend même, mais en restant toujours en tension ; c’est-à-dire qu’il s’arrête un moment, mais ne se rompt pas — il plie, et se déploie.

À tout moment, Yoann Moulin fait entendre les richesses de l’écriture ; il met en valeur les angles du discours sans le faire paraître hérissé de pointes. Un disque concentré, pesé, peut-être un peu austère de prime abord, parce qu’exigeant, mais profondément stimulant.

Extrait

Toccata Prima (Libro Primo)

INFORMATIONS

Girolamo Frescobaldi : Intavolatura di Cimbalo

Yoann Moulin, clavecin et virginal

1 CD, L’Encelade, 2017.

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