No Time in England

par Loïc Chahine · publié dimanche 1 octobre 2017 · ¶¶¶

Michael Nyman occupe une place un peu à part dans le paysage musical de la deuxième moitié du xxe siècle et d’aujourd’hui. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, il a su se faire connaître au-delà d’un public spécialisé, en particulier par la création de bandes-originales de films. Si l’on ressent chez lui l’influence du minimalisme musical — qu’il a en fait contribué à fonder —, il y a aussi l’intérêt qu’il a porté à la musique du xviie anglais — et qui pourrait d’ailleurs faire penser à un autre compositeur britannique, Benjamin Britten. Les mélomanes et les cinéphiles peuvent en effet penser à sa bande originale pour l’énigmatique film de Peter Greenaway The Draughtsman’s Contract (traduit en français par Meurtre dans un jardin anglais), fondée sur des œuvres de Purcell réécrites au filtre du minimalisme et de sonorités très années 1980.

La dernière collaboration de Michael Nyman avec Peter Greenaway, ce fut pour Prospero’s Book, d’après La Tempête de Shakespeare — autre œuvre tout à fait énigmatique : compositeur et cinéaste avaient eu à cœur de préserver les interventions musicales du personnage d’Ariel. C’est de ces Songs for Ariel, dont l’arrangement a été réécrit pour consort de violes, que part le présent disque de Paulin Bündgen et de son ensemble Céladon. Elles le ponctuent — surtout en sa première partie, en fait.

Autre allusion au monde de la musique ancienne chez Nyman, le Self-Laudatory Hymn of Inanna and her Omnipotence, composé pour le contre-ténor James Bowman et le consort Fretwork (ces informations viennent du texte de Paulin Bündgen dans le livret du disque). Dès lors, l’envie de prolonger ne pouvait qu’être forte, mais comment ? Paulin Bündgen est parti dans deux directions : la première explore la musique anglais pour voix et ensemble de viole des xvie et xviie siècles, celle à laquelle font écho, plus ou moins directement, les compositions de Nyman (la mélodie d’une des Ariel Songs pourra ainsi faire penser à celle d’un passage d’une pièce de Byrd ; l’autre voie est celle de la création, par le biais d’une pièce écrite spécialement pour Paulin Bündgen par Nyman. Et voilà un programme disque de complet — et relativement original — où les pièces s’enchaînent à peu près sans interruption, d’un siècle à l’autre.

Le timbre de Paulin Bündgen est clair, assez rond, et très bien projeté — c’est manifeste même au disque. Il semble en fait très bien convenir à cette musique anglaise, qu’il sert avec un mélange de distance aristocratique et d’une légère touche de mélancolie. Mais un engagement plus viscéral ne manque pas non plus, comme le montre avec éloquence « Come unto these yellow sands », air qui apporte une couleur différente, plus heurtée, plus rythmique, au milieu de pages plus planantes. La voix semble partout à l’aise, dans tous les registres, même le grave, et dans les diverses tonalités, avec diverses couleurs, pour culminer dans le Self-Laudatory Hymn, sans doute la composition la plus remarquable du disque, où la virtuosité même ne manque pas — dont Paulin Bündgen s’acquitte d’ailleurs avec un indéniable brio jamais ostentatoire —, et la pièce où l’équilibre entre la voix et les violes est la plus aboutie.

Car c’est là qu’est le principal défaut de ce disque : la projection exemplaire de Paulin Bündgen a tendance à faire parfois trop oublier le consort de violes. Si dans certains cas, l’effet est réussi, et en particulier chez Nyman — ainsi, dans « Full fathom five », il est évident que la voix qui s’élève et se détache d’un tapis mystérieux de violes est parfaitement dans l’esprit de la pièce —, c’est plus problématique dans les pièces anciennes où le contre-ténor devrait être, selon ses propres mots, « septième parmi les violes ». Il faut dire que les cinq ou six violes jouent souvent un peu « petit », et pourraient, à notre sens, donner plus de puissance, de force, tout simplement de générosité même dans le son, pour s’accorder avec le chant extraverti de Paulin Bündgen. On ne saurait cacher que les pièces sans chant — comme Sit Fast de Christopher Tye — ne passionnent nullement. Le consort ne semble vraiment se révéler que dans la deuxième partie du disque, pour atteindre une véritable intensité dans le Self-Laudatory Hymn.

Au final, on louera un disque audacieux, au programme original et assez loin des sentiers battus, à la réalisation soignée, quoique peut-être pas toujours « de rêve », mais où se détachent plusieurs très belles réussites qui, pour peu qu’on entre dans leur univers particulier, ne manqueront pas de séduire.

Extraits

Nyman, Full fathom five

Nyman, Come unto these yellow sands

INFORMATIONS

Michael Nyman : No Time in Eternity

Paulin Bündgen, contre-ténor
Ensemble Céladon

1 CD, 56’53, Æon (Outhere Music), 2017.

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