Rien de trop

par Loïc Chahine · publié jeudi 11 avril 2013 ·

Un premier exemplaire des Septem Verba a Christo in cruce moriente prolata ont été redécouverts par les musicologues en 1930. D’autres manuscrits sont également réapparus par la suite, en particulier dans l’aire germanique, attestant d’une remarquable postérité de l’œuvre jusque dans les années 1770. Plusieurs portent l’attirbution à Pergolèse, qui cependant est restée — et reste — sujette à débat. Quoi qu’il en soit, comme l’écrivent Reinhard Fehling, éditeur de la partition, et René Jacobs, que l’œuvre soit ou non du Napolitain n’ajoute ou n’enlève rien à sa grande valeur musicale. Hermann Scherchen parlait même d’« une œuvre d’art des plus intimes, pleine d’une douceur profondément ressentie et d’un sentiment esthétique triomphateur ».

Chaque “parole” (verbum) du Christ sur la croix fait l’objet d’une brève cantate. Chaque cantate est composée d’abord du verbum lui-même, entonnée en grégorien par la voix du Christ (la basse, sauf dans le verbum II, où c’est au ténor qu’elle est confiée), laquelle chante ensuite un récitatif accompagnato et une aria dans laquelle le sens du verbum est expliqué ; pour finir, l’âme (Anima, soprano, alto ou ténor) réagit en une seconde aria.

Force est de constater que, même si l’on reconnaît çà et là la patte de Pergolèse, l’œuvre est profondément originale et ne ressemble ni vraiment aux opéras, ni vraiment au célèbre Stabat Mater. Les Septem Verba ont probablement été composés entre 1730 et la mort du compositeur, en 1736. L’orchestration est extrêmement fine et soignée, privilégiant les sonorités douces, voire voilées. Aux cordes et au continuo s’ajoutent deux cors, auxquels sont confiés deux solos — premier et dernier air du Christ —, et dans la quatrième cantate une trompette avec sourdine. Pas de chœur, uniquement quatre voix solistes. Le compositeur n’hésite pas, de plus, à distiller une variété appréciable dans ses arias da capo en changeant de tempo deux, trois et jusqu’à quatre fois dans la partie centrale, elle-même abondamment développée. Le retour de la première partie prend alors vraiment une allure de bouclage, et non de redite. On est bien loin de l’aria de forme ABA avec une très longue partie A répétée deux fois, et une partie B qui ne sert, en somme, qu’à reprendre haleine. Rarement on aura eu le sentiment d’une reprise da capo aussi nécessaire, aussi organique.

Il se dégage de l’ensemble de l’œuvre une atmosphère, comme le suggérait Scherchen, douce, tendre, intime, même dans les mouvements vifs : « Les Septem Verba », écrit René Jacobs dans l’intéressante notice qui accompagne le disque, « ne sont pas un drame ou une passion, mais un oratorio méditatif et didactique. » Le début de l’œuvre en dit long : quelques secondes pour énoncer le verbum en grégorien, puis un récitatif accompagné où les altos on la part belle (sans violons !), et une aria de tempo modéré sur le même modèle, avec cor solo.

Toute l’équipe réunie autour de René Jacobs semble pénétrée de respect pour l’œuvre. La voix de baryton-basse de Konstantin Wolff, centrale puisqu’elle est dans six cantates sur sept celle du Christ, est dotée d’un timbre doux, d’une présence modérée, agile dans les quelques traits vocalisants qui lui sont confiés ; tout au plus aurait-on pu souhaiter une basse plus ample pour ce rôle. Christophe Dumaux, malgré un timbre assez ingrat, semble tout à fait juste dans ses intentions. Julien Behr possède une voix plus remarquable, plus présente — peut-être même trop —, au timbre clair, parfois à peine aigre, et une technique très maîtrisée qui lui permet de beaux effets, quoique parfois un peu vains. Quant à Sophie Karthäuser, sa performance est idéale, tout simplement, de couleur, de maîtrise technique, de modestie et d’émotion.

L’Akademie für Alte Musik Berlin se pare de timbres souples et délicats, à peine voilés — mot qui, décidément, semble bien coller à ces Septem Verba. L’ensemble, fort d’un bel équilibre, que ce soit avec les chanteurs ou entre parties instrumentales y compris solos, est d’une grande limpidité. Les effets ne sont jamais outrés, mais au contraire savamment dosés.

La direction de René Jacobs — indissociable bien entendu des remarques qui précèdent sur l’Akademie für Alte Musik Berlin — est exempte des tics qui parfois peuvent agacer les auditeurs les plus sceptiques, et le chef volontiers très énergique ailleurs livre ici une lecture attentive et modérée, aux tempos sans grande surprise — laissant une large place à l’émotion plutôt qu’au théâtre. Grand coloriste que l’on sait, les couleurs instrumentales de l’œuvre semblent lui avoir particulièrement plu, et il est notable que par ailleurs il en fait lui-même un usage parcimonieux — pas de solos de continuos très élaborés ici. Rarement, peut-être, le maestro sera resté si près de la lettre d’une partition — tout en ne cédant rien à la routine, et en ayant à cœur d’en transmettre l’esprit. Il s’agit très probablement de l’un de ses plus beaux disques, dont le rare équilibre est profondément séduisant.

Il y a quelque chose dans ce disque, dans cette œuvre, dans cette lecture, de la devise inscrite à Delphes : μηδὲν ἄγαν, rien de trop.

Extraits

Verbum I, aria Christi En doceo diligere

Verbum II, aria Animæ Ah! peccatoris supplicis

INFORMATIONS

Giovanni Battista Pergolesi : Septem verba a Christo in cruce moriente prolata

Sophie Karthäuser, soprano
Christophe Dumaux, alto
Julien Behr, ténor Konstantin Wolff, basse Akademie für Alte Musik Berlin
René Jacobs, dir.

Harmonia Mundi, 2013.

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