Everest des hautbois

par Loïc Chahine · publié samedi 25 juin 2016 ·

Le répertoire du hautboïste baroque n’est pas le plus vaste qui soit, surtout si on le compare à celui de son parent le traversiste ; mais au sein de ce corpus d’ampleur modeste, que de merveilles ! Outre le grand nombre d’airs de Bach avec une partie de hautbois solo, il est quelques trios (ou quatuors, quand le basson s’émancipe) qui rappellent quelles délices offrent les anches doubles ; de ce nombre sont ceux de Fasch, ceux de Pla, et bien sûr les six sonates de Zelenka (cataloguées ZWV 181). Celles-ci constituent peut-être ce qui a été écrit de plus virtuose pour le hautbois baroque. Les traits fusent de toutes parts ; on croirait certains bariolages écrits pour des cordes ; les notes répétées ne sont pas épargnées non plus. Et tout cela, bien sûr, ne doit pas sentir l’effort ou le démiurge, comme ce serait le cas de la virtuosité romantique : cela doit être brillant mais élégant. On se demande bien d’ailleurs à qui un tel cadeau empoisonné pouvait être destiné.

En deux disques enregistrés en 1993 et 1995, parus jadis chez Astrée, l’ensemble Zefiro proposait une intégrale de ces sonates tout à fait séduisante ; on ne peut que se réjouir qu’Arcana republie aujourd’hui ces enregistrements en un coffret qui devrait figurer dans toute discothèque baroqueuse curieuse. Outre les piliers de l’ensemble que sont les hautboïstes Alfredo Bernardini et Paolo Grazzi ou le bassoniste Alberto Grazzi, on y croise bien des noms illustres : et quel continuo de luxe que celui qui réunit Rinaldo Alessandrini, Rolf Lislevand, Lorenz Duftschmid auxquels se joignent, moins célèbres mais non moins méritants, Gian Carlo Rado (théorbe) et Roberto Sensi (contrebasse) ! Ajoutons encore, pour une sonate (la troisième, en si bémol majeur), le violoniste Manfredo Kraemer.

Le timbre des anches, chez Zefiro, ne cherche pas une uniforme rondeur qui est hors de propos dans cette musique, et qui, au regard de ce que l’on sait des anches du xviiie siècle, semble une préoccupation plus tardive. Sans aller vers des son criards ou aigres, Alfredo Bernardini et Paolo Grazzi trouvent un juste équilibre entre la force, la flexilibité et une certaine rondeur. De là une véritable dynamique : loin du hautbois baroque un peu trop timoré que l’on entend parfois (et que d’aucuns vantent souvent), ce hautbois-là est vif et ses accents sont variés. Cela pourrait paraître anecdotique, mais c’est tout une conception de la musique qui en découle : une conception parlante, redende, écrivait Mattheson1 à propos du hautbois.

Il n’est aucun de ces vingt-trois mouvements où ne brille un geste sûr, une maîtrise technique impeccable, des sonorités splendides — « où le baiser dort », dirait-on au moins pour la plupart mouvements lents, car ce sont bien là « fleurs splendides » —, dans les mouvements rapides une virtuosité enivrante ; partout s’allient la tempérance et le brillant, partout règne la finesse. Certes, on pourrait discuter la pertinence de l’emploi d’une contrebasse dans un effectif chambriste, et l’on sait, çà et là, qu’elle pourrait devenir encombrante si elle n’était pas si bien jouée. Le continuo fait toujours montre d’un bel élan et excelle à soutenir autant qu’à animer. Tout au plus sera-t-on un peu réservé quant à la sonate avec violon, où l’on ne retrouve pas la personnalité flamboyante à laquelle Manfredo Kraemer nous a habitués ; peut-être est-elle aussi la plus faible, musicalement parlant, du recueil.

Il y a une véritable osmose de l’ensemble qui communie dans une intelligence des sons, des timbres, des registres — c’est-à-dire des inflexions — et de leurs effets autant que du discours. Car l’ensemble Zefiro sait distiller dans ces six sonates un vrai sens de la dramaturgie et de la rhétorique : on écoute ce que cela dit, on attend la suite comme une conséquence logique, « qu’est-ce qu’ils vont dire après ? »

En somme, il s’agit ici d’un des fleurons de la discographie de Zelenka comme du hautbois baroque, et ce double disque procure un plaisir vivifiant que les écoutes réitérées n’épuisent guère.

Note

1. Johann Mattheson, Das neu-eröffnete Orchestre, Hambourg, 1713, p. 268.

Extraits

Sonate no. 6, II, Allegro

Sonate no. 6, III, Adagio

Sonate no. 2, IV, Allegro assai

INFORMATIONS

Zelenka : Sei Sonate

Zefiro

2 CD, 51’57+52’13, Arcana (Outhere), rééd. 2016.

Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

D’AUTRES ARTICLES

Lettre ouverte à Jordi Savall, et ce qui s’ensuit.

Le texte suivant est en fait constitué de trois « posts » par le violiste et violoncelliste Roberto Gini, ancien élève et…

Portrait de Dante en grand opéra. Benjamin Godard : Dante • U. Schirmer, E. Montvidas, V. Gens.

L’amour naît d’un regard, et un regard suffit. Stradella : Lagrime e sospiri • Chantal Santon Jeffery, Galilei Consort.

Messie d’anniversaire. Händel : Messiah • Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Mafalde corte con Zucchine e Gamberetti

On dit toujours force mal des réseaux sociaux, mais sans…