La fête à Gounod

par Loïc Chahine · publié mercredi 3 octobre 2018 ·

Il n’y a pas encore si longtemps, Gounod n’était connu que pour un Faust qu’on ne joue presque plus, et un Roméo et Juliette à peine moins délaissé. Mais en quelques années, le Palazzetto Bru Zane a ramené à la vie Cinq-Mars, les cantates pour le prix de Rome et la musique religieuse composée à la Villa Médicis, un choix de mélodies et l’intégrale des quatuors. Voici encore un autre butin : Le Tribut de Zamora, dernier opéra de Gounod, représenté pour la première fois en 1881.

Qu’est-ce que Zamora ? C’est une ville d’Espagne, remarquable pour son château et sa cathédrale, lesquels n’existaient pas à l’époque de l’action de notre opéra. Au reste l’action du Tribut ne se passe pas à Zamora, mais d’abord à Orviedo puis à Cordoue. L’histoire se passe à l’époque où les musulmans occupaient une grande partie de l’Espagne, à l’époque du Califat de Cordoue, probablement autour de l’an mil puisque la destruction de Zamora est située par l’un des personnages quinze ans avant l’opéra ; or cette destruction a eu lieu en 985.

Mais les évènements ici narrés sont fictifs. Un mahométan (Ben-Saïd) tombe amoureux de la fiancée (Xaïma) d’un catholique (Manoël) ; ladite fiancée est tirée au sort, parmi vingt autres, pour rejoindre le tribut de Zamora, impôt que doivent verser les Asturies depuis la défaite à Zamora, impôt constitué de jeunes filles qui, certes, ne seront pas dévorées mais proposées au calife ; celles qui ne sont pas retenues par le « très clément souverain » sont vendues aux enchères. Là, Ben-Saïd achète Xaïma pour la somme, colossale si l’on en croit les exclamations du finale de l’acte II, de dix mille dinars d’or. Mais Xaïma, quels que soient les efforts déployés par son possesseur, demeure fidèle à Manoël. Et sa captivité est aussi une aubaine car dans le palais de Ben-Saïd elle retrouve sa propre mère ! On laisse aux lecteurs le soin de découvrir le dénouement de l’affaire en écoutant l’opéra.

Sur la partition, laissons la parole à Camille Saint-Saëns, dont une partie de l’article est reprise dans l’intéressant livre qui accompagne les deux CD de la publication du Palazzetto Bru Zane :

La musique est écrite tout le temps avec cette plume élégante et impeccable à laquelle M. Gounod nous a habitués depuis longtemps. Les voix sont admirablement traitées, et soutenues par un orchestre de velours qui les habille richement sans les étouffer.

Gounod, « nourri de la moelle des lions » dit Saint-Saëns, livre en effet une œuvre pleine de charme, mais a soin de ne pas étouffer le drame et de le faire avancer rondement, quoique sans le presser.

La direction d’Hervé Niquet va dans le même sens, qui s’efforce d’abord de se mettre au service du chant, sans pour autant manquer ni d’énergie, ni de force. Il fait mieux que défendre honnêtement l’écriture de Gounod : il l’assume et lui assure un certain panache. Bref : une direction aussi équilibrée que le chœur (préparé par Stellario Fagone) et l’orchestre qu’elle anime.

La distribution ne souffre guère de grave défaut, et même les rôles secondaires sont tenus avec distinction. Si Judith van Wanroij, en Xaïma, séduit par un timbre clair mais rond et un chant précis, Jennifer Holloway surprend en Hermosa : la voix, d’un métal admirable et brillant, impressionne autant que l’apparente aisance dans tous les registres. Et quel engagement ! Fidèle des enregistrements du Palazzetto, Edgaras Montvidas affiche toujours le même héroïsme, lequel convient bien au personnage un rien bravache de Manoël. Quant à Tassis Christoyannis, il n’étonne plus personne : son intelligence ravi autant que le velours de son timbre, et le français est presque parfait — les menus défauts de voyelles (« quel régard », « houit mille »), rares, n’entachent d’ailleurs pas un chant toujours aussi racé, entre élégance et puissance.

Avec cette réalisation majeure, on ne pourra pas dire que Gounod n’a pas été fêté.

INFORMATIONS

Gounod : Le Tribut de Zamora

Jennifer Holloway, Judith van Wanroij, Edgaras Montvidas, Tassis Christoyannis, Boris Pinkhasovich

Chor des Bayerischen Rundfunks
Münchner Rundfunkorchester

Hervé Niquet

2 CD + livre, Palazzetto Bru Zane, 2018.

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