D’abord le drame, ensuite la musique

par Loïc Chahine · publié vendredi 23 octobre 2015 · ¶¶¶

À sa création, en 1859, Herculanum, “poème” de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David, frappa d’admiration les spectateurs avant tout pour sa scénographie : ainsi, Berlioz loue « la mise en scène », les costumes, les décors… Une fois amené au disque, c’est-à-dire privé de ces ornements, que reste-t-il de cet éblouissement ? Connaissant le soin avec lequel le Palazzetto Bru Zane a choisi les œuvres qui ont fait l’objet d’un enregistrement et d’une publication en livre-disque dans sa collection “Opéra français” — on se souvient de l’exceptionnel Dimitri de Joncière, véritable chef d’œuvre oublié, d’une Thérèse de Massenet digne des plus vifs éloges, des Barbares de Saint-Saëns qui méritent bien un peu de renommée, récemment encore de Danaïdes de Salieri qui ont trouvé leur version de référence et deviennent incontournables —, on était en droit de s’attendre au mieux avec cette nouvelle redécouverte qui constitue le volume 10 de la collection.

À la première audition, et passée la belle « Introduction », on est cependant un peu déçu. Herculanum n’a pas le charme des œuvres précédemment citées : ni l’urgence absolue de Thérèse, ni la richesse de Dimitri… Il y a peu de moments qui véritablement frappent l’auditeur, et même l’éruption du Vésuve qui forme le dénouement — et qui fait l’objet de l’illustration de couverture — manque assurément d’éclat. À l’acte I, les païens chantent que « Toutes les voluptés, voilà les choses saintes », et tout se passe comme si, pour renforcer l’aspect chrétien de l’œuvre, les voluptés étaient refusées à l’auditeur. C’est en réécoutant que l’on comprend mieux. Herculanum, c’est avant tout le drame ; tout lui semble subordonné. Félicien David a ainsi choisi de caractériser les deux personnages féminins par une écriture très différente : à la séductrice païenne Olympia il donne un rôle de mezzo-soprano quasi-rossinien, avec airs de charme et vocalises, à la chrétienne Lilia une écriture qui rappellera davantage le style du grand opéra français hérité, par exemple, des tragédiennes gluckistes. Il faut écouter avec attention pour entendre les aimables subtilités dont Félicien David a paré son orchestration, réservant ses effets pour les moments essentiels — comme l’ingestion par Hélios du philtre d’amour servi par Olympia à l’acte I. Jamais le compositeur ne surjoue ses effets (quoique à mon goût il abuse des percussions qui deviennent quelque peu fatigantes à la longue). La construction des scènes est diablement efficace, les chœurs, extrêmement réussis, les rythmant avec un sens de la dramaturgie très sûr. Tout porte à croire que Félicien David a pris en compte, en composant, la place importante que prendrait l’expression scénique et a maintenu la musique un peu retrait pour éviter toute redondance : si la scénographie le dit, la musique ne fait que souligner. Il faut assurément un peu d’imagination pour goûter Herculanum.

Les rôles sont, on l’a dit, bien caractérisés dans l’écriture mais aussi dans la distribution. Impossible de confondre Karine Deshayes et Véronique Gens. Toutefois, nous avouons que le couple des “gentils” (adjectif ô combien amusant quand on parle, en fait, des chrétiens) Hélios et Lilia manque d’angélisme à notre goût. Ce n’est pas que Véronique Gens et Edgaras Montvidas chantent mal, loin de là, mais plutôt que leurs voix sont sombres et n’ont pas vraiment l’allure de celles de jeunes premiers. Passée cette petite réserve, l’un et l’autre s’acquitte très honorablement de son rôle — on appréciera particulièrement le noble hiératisme de Véronique Gens à l’acte III, pendant la confrontation avec celui qu’elle aime et qui l’a trahie et sa rivale —, même si c’est du côté des voix graves que la vraie séduction se trouve. Disons d’abord un mot de Julien Véronèse, à qui revient le petit rôle du prophète Magnus ; ses deux interventions, marquées d’une noble autorité, sont magistrales ; quoique son rôle se trouve dans une tessiture assez semblable à celle de Nicanor-Satan, on distingue bien sa voix de celle de Nicolas Courjal. Séductrice en chef, Karine Deshayes fait preuve d’un bel abattage vocal, se joue des difficultés ; le timbre est toujours aussi vif, et l’on comprend bien qu’Hélios lui sucombe. Son chant est éloquent : il est manifeste qu’elle enjôle à l’acte I, mais aussi qu’elle est apeurée à la fin du IV, avant de finir par un coup d’éclat et de majesté. Quant à Nicolas Courjal, sa composition force l’admiration. Chaque réplique est parfaitement à sa place dans le drame et on ne saurait imaginer un Nicanor-Satan meilleur que lui. Le premier tableau de l’acte IV, figurant la victoire de Satan, est assurément l’un des moments les plus réussis de l’œuvre, et il l’est d’autant plus que le Satan de Nicolas Courjal est plein de classe.

Le Brussels Philharmonic ne démérite pas, mais nous a habitués à un peu mieux — nos oreilles sont-elles trop gâtées ? On pourrait souhaiter davantage de clarté et d’articulation, et un son plus incisif. Du côté du Flemish Radio Choir, l’articulation, elle, est impeccable, et ses interventions sont remarquables. La direction d’Hervé Niquet, pour cette fois, semble n’avoir pas parfaitement trouvé l’enthousiasme qui l’animait dans Dimitri ou dans les portraits (Théodore Dubois) et les livres-disques sur le Prix de Rome (Debussy, Saint-Saëns, G. Charpentier, Max d’Ollone). Ne boudons pas : c’est qu’orchestre, chœur et chef nous ont habitué à faire briller la musique de mille feux divers, alors qu’ici, leur performance est un peu plus en retrait ; cette fois, chef, chœur et orchestre font « simplement » marcher le drame et ressortir les beaux moments de la partition. Comme si ça n’était pas suffisant !

En somme, il faut écouter Herculanum non comme de la musique, mais comme un héritage de la tragédie lyrique, comme un drame. Comme un opéra, en fait. Gageons que l’œuvre se taillerait un beau succès sur une scène.

Extraits

Acte I, sc. 5, « Dieu! quel monde nouveau! » (Hélios)

Acte IV, sc. 2, « Amis, marchons, Frappons, devastons » (Satan)

INFORMATIONS

Félicien David : Herculanum

Véronique Gens, Lilia
Karine Deshayes, Olympia
Edgaras Montvidas, Hélios
Nicolas Courjal, Nicanor, Satan
Julien Véronèse, Magnus

Flemish Radio Choir
Brussels Philharmonic
Hervé Niquet, dir.

2 CD’, 72’58+49’06, Palazzetto Bru Zane / Ediciones Singulares, 2015. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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