Splendeurs et misères de Proserpine

par Loïc Chahine · publié lundi 5 juin 2017 ·

Après Les Barbares, le reste de la production de Camille Saint-Saëns retrouve à son tour le chemin des pupitres, toujours sous la houlette du bienfaisant Palazzetto Bru Zane. Alors que se prépare à l’Opéra-Comique Le Timbre d’argent, paraît en livre-disque Proserpine. Et c’est justice, car l’œuvre en vaut largement la peine : on s’étonne même que ce bijou ait été si rare, qu’il fût si misérable à sa création…

De prime abord, on s’étonne que Saint-Saëns ait écrit un opéra sur un sujet mythologique qui, à priori, n’offrait pas la possibilité de grands développements d’intrigue — et pour cause : Proserpine n’est pas un opéra mythologique, et le personnage n’est point ici la fille de la déesse Cérès, mais une courtisane italienne. Le premier acte nous invite d’ailleurs dans son somptueux palais, avec lequel contrastera le couvent du second acte.

Oh, que l’on soit rassuré : l’« universelle » (c’est ainsi que la Renzo, l’un des personnages du drame) Proserpine elle-même ne s’y retire pas ! L’intrigue, la voici : Proserpine est devenue amoureuse de Sabatino, qui, autrefois, lui fit la cour, et qui d’ailleurs fut la terreur de l’honneur des honnêtes maisons. Mais Sabatino, lui, s’est rangé depuis, et il est sous le charme d’Angiola, la jeune fille qui va sortir du couvent pour l’épouser. Ah, mais ! Proserpine ne l’entend pas de cette oreille, et va tenter d’empêcher cela. L’on vous laisse le loisir de découvrir la fin.

Chacun des quatre actes est vivement caractérisé. Le premier, on l’a dit, se passe dans le palais de Proserpine ; il pose le point de départ, du départ de Proserpine comme de Sabatino. Fêtes, certes, mais aussi déclarations douces-amères. Le second, c’est au couvent qu’il nous amène — ambiances angéliques, pleines de charmes. Saint-Saëns a excellé à cela, en véritable coloriste. Le troisième conduit les protagonistes dans un camp de gitans — vrais et faux, puisque Proserpine jouera à dire la bonne aventure, ou, comme elle l’avoue, à la faire. Le pittoresque est de nouveau au rendez-vous, à commencer par une tarentelle qui sert de prélude à l’acte. L’action, aussi, se tend, avec en particulier un face à face torturé de Proserpine avec Angiola. C’est aussi là que Proserpine se compare à la reine des enfers mythologique, dans son grand air. Le dernier acte, enfin, dénoue l’action chez le futur marié, chez Sabatino. Après un fort beau prélude, il est presque entièrement dévolu à l’intrigue et s’abstient d’épanchement. Avec ces quatre actes tout à fait différents, Proserpine offre à l’auditeur une aimable variété qui, il faut bien le dire, séduit.

Et de séductions la lecture ici proposée se pare également. Rarement on aura réuni distribution aussi idéale, à commencer par le rôle-titre. Véronique Gens, on le sait, à trouver dans le répertoire français du xixe siècle des rôles qui conviennent bien à sa voix ; elle est plus torturée qu’« horizontale », même si elle sait se montrer badine en quelques moments du premier acte, et chaque inflexion de son chant, n’oubliant jamais le texte, parle et fait vivre le personnage. Il en va sensiblement de même de Frédéric Antoun, Sabatino emporté mais point niais au timbre moiré. On n’apprécie pas moins le Renzo très classe de Jean Teitgen, sage bienfaisant, mais terriblement humain. Et l’on retrouve, comme dans d’autres productions (comme Dimitri de Joncières), Andrew Foster-Williams en « méchant » machiavélique, un peu bouffon (la scène qui le confronte à Proserpine à l’acte I est délicieuse), badin et redoutable à la fois. Tous sont crédibles. Marie-Adeline Henry a du corps et du caractère — il fallait cela pour faire face à Véronique Gens, mais son rôle est plus monolithique et lui donne bien moins l’occasion de briller. Saluons encore les rôles secondaires admirablement tenus, et en particulier — quel luxe — Mathias Vidal dans celui de l’un des courtisans de Proserpine.

Le Flemish Radio Choir n’est pas moins idéal, et s’offre de beaux moments, en particulier dans l’acte du couvent. Quant au chef Ulf Schirmer, il nous semble qu’il s’est bonifié depuis Cinq-Mars de Gounod : sans perdre son art des atmosphères, il parvient ici à insuffler davantage d’urgence au drame. On se laisse aisément porter d’un bout à l’autre de Proserpine, et l’on y revient avec délectation.

En somme, voici une œuvre que l’on se réjouit fort d’écouter et de réécouter, non seulement grâce à ses qualités propres, son absence de bavardage inutile, mais aussi parce que l’interprétation n’y souffre d’aucun défaut. Ajoutons que ces livres-disques sont toujours un plaisir — et Proserpine nous est servie dans un habit à la couleur épiscopale — et l’on aura compris qu’il s’agit assurément d’une parution essentielle.

INFORMATIONS

Camille Saint-Saëns : Proserpine

Véronique Gens, Proserpine
Marie-Adeline Henry, Angiola
Frédéric Antoun, Sabatino
Andrew Foster-Williams, Squarocca
Jean Teitgen, Renzo
Mathias Vidal, Orlando
Philippe-Nicolas Martin, Ercole
Artavazd Sargsyan, Filippo
Clémence Tilquin, une religieuse

Flemish Radio Choir
Münchner Rundfunkorchester
Ulf Schrimer, dir.

2 CD, 55’32 + 39’18, Palazzetto Bru Zane, 2017.

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