Andouillette et spectacle vivant : la fin d’un beau rêve ?

par Maëlle Levacher · publié mardi 15 septembre 2015

Pantagruelle attend tout de l’édition 2014 de la Fête de l’Andouillette : l’année précédente, Niphleseth lui a laissé espérer un festival d’arts de rue à part entière, où le public repu de tripes au fromage saisit les enjeux dramaturgiques des spectacles et jauge l’esthétique du cirque nouveau. Une nuée trompeuse l’enveloppe et déçoit : le babil gracieux et la douce compagnie de ses amis attablés pour l’andouillette annuelle, sous une petite tente qui les protège de la pluie et dont les pans sont embués, l’empêchent de découvrir l’essor fabuleux que doit avoir pris la Fête renouvelée.

Ou serait-ce que c’est nul cette année ?

Il faut en avoir le cœur net ! En 2015, prenant les andouilles par les cornes, Pantagruelle se rend sur les lieux dès le vendredi soir. On prépare alors la Place de Héros à accueillir le marché du samedi matin, où elle achètera des prunes. Le lendemain, mirabelles en poche et faisant preuve d’aucune suite dans les idées, Pantagruelle se rend au Musée des Beaux Arts. Elle y contemple le transi de pierre noire d’un médecin, gisant en forme de squelette dont la cage thoracique découvre des entrailles véreuses. Puis elle visite l’exposition temporaire et scénographiée de pièces issues des collections versaillaises, dans le cadre du programme « Le château de Versailles en 100 chefs-d’œuvre ». Elle ne saisit pas bien le thème de l’expo — peut-être est-ce parce qu’elle l’a prise à l’envers (on l’en a avertie avec tact), mais en la visitant dans le bon sens, elle ne comprend toujours pas. Elle aurait dû suivre la visite guidée, apprendre, comprendre, mais elle a préféré errer, s’arrêter et méditer à l’injonction d’œuvres qui la retiennent par un je ne sais quoi. Ce n’est pas comme cela qu’on se cultive, mais il n’est pas de luxe supérieur à celui d’une contemplation dont ne retire rien que des impressions délicieusement confuses (tout à l’heure, le transi...). Maintenant, elle ne s’arrête qu’à la clarté des vers moraux qui légendent les statues des fontaines du Roi Soleil. Puis le parcours l’amène à une salle obscure où est projeté, en boucle, un film de présentation de Versailles. La musique choisie pour accompagner les images n’est pas contemporaine de Louis XIV, c’est une bande-son qui use de cette combinaison harmonique spécialement propre à exalter le sentiment de l’ineffable chez le spectateur. C’est un truc, une astuce, ça marche bien ; sur Pantagruelle, chez qui on déplore une fibre holywoodienne vibrante, ça marche à fond. Voilà que les larmes lui viennent. Comme il est beau ce Versailles désert ! Et les portes des appartements secrets s’ouvrent au travelling... et ce coucher de soleil allonge les ombres des jardins dépeuplés... Vidé des hommes, Versailles semble la pure expression d’un effort désincarné vers le sublime. Louis XIV en sa jeunesse n’était pas dévot, pratiquait et protégeait les arts, et les assujettissait à sa gloire ; peut-être les chargeait-il aussi de se substituer à la religion, de répondre à une aspiration au sublime à laquelle celle-ci ne pouvait satisfaire. On espère une réponse du programme TV de ce soir : c’est un reportage sur Louis XIV, suivi d’un autre sur l’épave de la Lune, navire de la flotte française du xviie siècle gisant par les fonds près de Toulon.

Mais quittons le musée, et revenons à nos andouilles : il est 17h, et l’on installe la sono sur la Place des Héros. Surgit la fanfare la Vaillante (« show and marching band » de Saint-Quentin). Elle exécute des morceaux nerveux au pas de course ; le temps de jouer (en levées) tam tam-tam, tadam tadam tadam, tam-tam, elle a traversé la place et disparu, avec hélicons, grosses caisses et tout le tralala. Elle éclate de professionnalisme : un membre du staff de la fanfare se précipite pour renouer les lacets d’une tromboniste. À l’autre bout de la place, une seconde fanfare accompagne le rigodon des géants.

Le dimanche matin, l’Union Musicale des Cheminots d’Artois exécute avec brio de la musique de soirée de gala, de défilé de Misses en robes de soirée, et du jazz aristochats, parfaitement adaptés aux premières apparitions sporadiques des confréries. S’ensuivent les fanfares de haute volée, et le tant attendu défilé des confréries de l’échalote, du pâté de lapin en morceaux de l’Artois, du chou-fleur, ou encore de la tête de veau, laquelle arbore la devise Vitulus capitis nemetacum, c’est-à-dire « Veau de la tête Arras » (« Tête de veau d’Arras », ça fait Nemetaci vituli caput). On note la présence du stand voué à « La Véritable Lucullus de Valenciennes », « spécialité culinaire […] associant avec harmonie la délicatesse du Foie Gras à la robustesse de la langue de bœuf fumée. » Le site Internet précise que (nous n’apportons pas de correction à ce texte) : « La Lucullus tient son nom d’un général romain réputé pour ses somptueux festins et sa façon exeptionnelle d’innover. […] Recette perpétrée depuis 1960 et défendue aujourd’hui par notre société. »

En 2012, la Fête de l’andouillette s’était alignée sur l’actualité du Musée des Beaux arts d’Arras, qui accueillait l’exposition de carrosses versaillais « Roulez carrosses ! ». Pantagruelle se souvient qu’on vit alors, sur la scène centrale encadrée par les tablées de convives, un spectacle de l’école de danse locale, avec minauderies et pseudo-entrechats dans des robes Ancien Régime de farces et attrapes, sur fond de Lully enregistré en 1950. Un copain de Pantagruelle qui n’y voyait que du feu s’était fait vertement tancé : Non mais, quand on est médiateur culturel en plus, être à ce point ignorant de l’interprétation historiquement informée, tu devais avoir honte, etc.

Cette année, pas trace du Grand Siècle dans la programmation. Pantagruelle approuve cette sage prudence. Mais pas un spectacle de rue non plus. Les excellentes et excentriques fanfares du Nord travaillent leur identité scénique, mais leurs prestations n’ont pas les dimensions narratives ou poétiques de celles des comédiens et acrobates. Et Niphleseth qui ne montre pas le bout de son nez... Comment savoir ce qui s’est passé, en termes de politique culturelle, depuis la brillante édition de 2013 ? (Car le public, car nous avons le droit de savoir.) Pantagruelle soupire après « l’Oracle de la dive Bacbuc1 »... Les compagnies boudent-elles l’événement ou a-t-on négligé de les inviter ? Bal de géants portés, fanfares turbulentes, défilé de confréries gastronomes, cette édition de la Fête de l’andouillette est strictement du Nord. Or, le festival d’arts de rue de Niphleseth ne pouvait se limiter à la culture régionale, prétendant naturellement à l’ouverture, à l’universel, à l’innovation. Niphleseth aurait bien besoin du soutien d’un souverain ami des arts de toutes les nations.

Mais — Pantagruelle s’autorise à peine cette terrible question — est-ce grave ? Dira-t-on vraiment qu’aux andouilles farouches manquent les cervelas sauvages et farfelus ? Manger une bonne andouillette, ça se suffit à soi-même. N’en soyons pas déçus, puisque « messire Gaster [est le] premier maître ès arts du monde » : « Les éléphants, les lions, les rhinocéros, [...] il fait danser, baller, voltiger, combattre, nager, soi cacher, apporter ce qu’il veut, prendre ce qu’il veut. Et tout pour la tripe2. »

Et qui nous empêche de voir plus que ce que le réel nous propose ? Revoici la Vaillante ; celui qui la dirige manœuvre un long bâton. Le reportage télévisé d’hier soir mentionnait celui avec lequel Lully se serait crevé fatalement le pied en dirigeant un Te Deum pour le retour en santé du roi. Pantagruelle doit-elle s’inquiéter pour ce chef de fanfare ?

Notes

1. Rabelais, Quart Livre, 1552, chapitre I, Le Livre de Poche, p. 179.

2. Idem, chapitre LVII, p. 547 et 551

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