Dire les héros et les héroïnes

par Loïc Chahine · publié lundi 10 aout 2015

L’autre jour, ayant entendu parler d’« une troupe de héros et d’héroïnes », quelqu’un a malicieusement posé la question de savoir pourquoi on disait “de héros” mais “d’héroïnes”, “le héros” mais “l’héroïne”. Il n’a fallu que quelques instants pour que cela se mît à me préoccuper. N’a-t-on pas appris que si certains (ou “certaines” : au xviie siècle, par exemple, les noms des lettres sont féminins) h sont “aspiré(e)s”, c’est en considération de leur étymologie ? Et “héros” et “héroïnes” n’ont-il pas la même origine, à savoir heros en latin qui vient du grec ἥρως ? Tout cela était bien mystérieux.

En premier lieu, rappelons que le h (ou l’h) en français ne se prononce pas ; même quand on parle de h “aspiré(e)”, c’est pure convention : c’est qu’il l’était dans la langue d’origine. Ce sont des mots d’origine non latine qui ont l’h aspiré. Il est probable que par imitation, il l’a parfois été en français, et les grammairiens et autres théoriciens semblent indiquer qu’une légère aspiration se faisait sentir au xviie siècle — bien différente toutefois de celles pratiquées dans les langues anglo-saxones et germaniques. Il est remarquable, d’ailleurs, que dans les interjections comme “hélas” ou “hé”, on peut, au vu des textes et des témoignages, aspirer ou non.

Dans la mesure où l’aspiration réelle a disparu en français, on peut recourir à une autre terminologie, et appeler jonctif un mot (commençant par un h ou non) susceptible d’être lié au précédent (l’hydre, l’illumination), et disjonctif un mot qui ne pourra pas être lié (le hasard).

Qu’en est-il donc de “héros” ? Si l’on suit la logique, étant d’origine latine, il ne devrait pas avoir de h aspiré, il ne devrait pas être disjonctif. Serait-ce à cause de son origine grecque ? Non : les mots venus du grec, même directement, subissent le même traitement que ceux qui viennent du latin, et l’on dit bien “l’hydropisie”, “l’homologue” et “l’herméneutique”.

En fait, l’analyse des textes nous montre qu’originellement, “héros” n’était pas disjonctif, et que son h était muet(te). On trouve encore chez Ronsard, dans les Hymnes,

Telle troupe d’Herotz, l’elitte de la Grece1,

dans l’« Hymne de Calaïs et de Zetes », ou encore, dans la « Prière à la Fortune »,

Le nom d’Herôs, et du rampart François,

Ainsi qu’Achil’ cettuy la des Gregeois2.

Pourquoi donc ce changement ? Le Trésor de la langue française conjecture que c’est pour éviter la confusions des héros avec les zéros : « l’aspiration remonte à l'apparition du mot zéro dans la lang. (xve s.) ». Cette explication n’est guère convainquante, et pour au moins deux raisons. La première est chronologique : bien après le xve siècle, “héros” se trouve encore jonctif, comme on l’a vu avec Ronsard ; on trouve encore des exemples au xviie siècle, comme une nouvelle « troupe d’héros » dans la traduction d’Ovide par Renouart (1621), et dans les mêmes années « Vostre Heros », dans un air de Guédron, doit être chanté en trois syllabes3. D’autre part, l’utilisation de “héros” et de “zéro” relève de deux contextes très différents. Ainsi, encore au xviie siècle, dire de quelqu’un que c’est « un zéro » reste relativement rare, et le mot est principalement utilisé en mathématiques.

Au tout début du xviiie siècle, les Observations de l’Académie française sur les Remarques de M. de Vaugelas proposent une explication plus convaincante :

C’est à mon avis, que ce mot de héros, quand on a commencé à le dire, n’était guère entendu que des savants, et parce qu’il a une très grande ressemblance avec héraut, qui est un mot de tout temps fort usité, on a pris aisément l’un pour l’autre. Ainsi, tout le monde ayant accoutumé de prononce le héraut et non pas l’héraut, il y a grande apparence que ceux qui ne savaient pas ce que c’était que héros, et qui faisaient sans doute le plus grand nombre, ont pris le change, et ont prononcé héros comme héraut, croyant que ce n’était qu’une même chose, ou qu’il lui ressemblait si fort qu’il n’y fallait point mettre de différence pour la prononciation4.

Cette attraction de prononciation semble d’autant plus crédible que héros et hérauts peuvent se trouver dans un contexte similaire.

Mais alors, si la prononciation de “héros” a changé, pourquoi celle d’“héroïne”, son féminin, n’a-t-elle pas suivi ? En réalité, “héroïne” n’est pas le féminin de “héros” comme “idiote” celui d’“idiot” ; il s’agit plutôt d’un dérivé. Or, il n’est pas rare que le dérivé d’un mot disjonctif soit jonctif. Un exemple courant et souvent discuté : on dit toujours « le handicap », mais souvent « l’handicapé ». Il n’est d’ailleurs pas besoin de chercher bien loin : on dit bien « le héraut » (mot pris à la langue francique vers le xiie s.), mais « l’héraldique », alors même qu’“héraldique” dérive de “héraut”. Dans ce cas précis, et puisque je vois bien que vous vous posez la question, c’est sans doute à cause du passage par la langue latine : le heriwald francique a été latinisé en heraldus, d’où est dérivé heraldicus.

En somme, “héroïne” et “héros” ont connu chacun leur propre évolution ; une fois entrée dans la langue, ils ont suivi leur propre chemin, tout comme “héraut” et “héraldique”, l’un faisant un détour, l’autre pas. Ces différences de prononciation, si on peut leur trouver a posteriori une explication rationnelle fondée sur l’histoire, nous rappellent que l’usage finit toujours par primer en matière de parole. On a beau avoir le droit de dire « des-z-(h)aricots », on s’en abstient généralement, ou alors on rappelle qu’on le peut avec une mine plus ou moins ironique : le bel usage a beau n’être plus le seul bon, il continue d’être une référence. Dans Le Diable boiteux, Sacha Guitry fait dire à Talleyrand que « l’Histoire n’est pas une personne à qui l’on peut dire “asseyez-vous donc, je vous prie, un instant, et causons” » ; il en va de même de la langue : on ne la façonne pas tout à fait à sa fantaisie.

Notes

1. Le Second Livre des Hymnes de P. de Ronsard, Vandomois, a Tres-Illustre Princesse Madame Marguerite de France, Paris, André echel, 1556, p. 15.

2. Les Hymnes de P. de Ronsard, Vandomois, A Tres-Illustre et Reverendissime, Odet, Cardinal de Chastillon, Paris, André Vechel, 1555, p. 94.

3. Guédron, « Dialogue entre un mage et les soldats » dans Airs de différents autheurs, mis en tablature de luth par eux mesmes. Septiesme livre, Paris, Ballard, 1622, fo 6.

4. Observations de l’Académie française sur les Remarques de M. de Vaugelas, Paris, Coignard, 1704, p. 2.

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