D’ailleurs, les phénicoptères meurent aussi

par Loïc Chahine · publié dimanche 21 février 2016

Il est bien difficile d’embrasser d’un seul regard la diversité de la carrière d’Umberto Eco, qui vient de nous quitter à l’âge de 84 ans. Philosophe, érudit, universitaire, polémiste parfois, intellectuel engagé, mais aussi romancier à succès, il était tout cela, avec en plus une apparence de bonhomie, de sans-prétention que bien des intellectuels pourraient (devraient ?) lui envier.

C’est une banalité de dire que la disparition d’Umberto Eco est encore une page qui se tourne. Et pourtant, comme pour Boulez il y a quelques semaines, c’est parfaitement justifié. Eco a été l’un des grands explorateurs du xxe siècle ; il est représentatif d’un certain renouveau intellectuel, de l’essor de nouvelles disciplines — étude de médias, sémiologie, recherches sur la réception littéraire « individuelle » avec Lector in fabula. Mais, parce qu’il s’intéressait à de nombreux domaines — on pourrait ajouter à ceux cités ci-avant la traductologie — et les maniait avec brio, Umberto Eco était aussi l’héritier des temps modernes, de l’Humanisme, des Lumières, en ce que cette époque et ces courants ont montré comme curiosité apparemment universelle et comme volonté de relier les différents champs de la connaissance — on pense, bien sûr, à son compatriote Pic de la Mirandole, mais aussi, par exemple, à Voltaire lisant Newton. Comme ces époques, Umberto Eco avait quelque chose d’encyclopédique ; à cet égard, on peut s’amuser du « thème fondamental » présent dans Sémiotique et philosophie du langage : le remplacement du “simple” dictionnaire par une « forme d’“encyclopédie” ».

Ses romans semblent se conformer à cet esprit, passant allègrement d’un univers à l’autre, mêlant habilement polar et histoire, érudition et suspens et semblant souvent jongler avec une déconcertante facilité avec les lieux et les personnages.

J’aimerais aussi retenir, dans la production d’Eco, Comment voyager avec un saumon : Nouveaux pastiches et postiches, recueil de textes d’une ironie mordante et jubilatoire — cet art du « faire comme si » pour mieux démolir en laissant apparaître l’absurdité —, dévastant la pensée toute faite et jetant sur le monde « contemporain » — car on s’aperçoit que bien des textes rédigés entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 n’ont rien perdu de leur actualité — un regard à la fois critique et amusé. Le style est enlevé, la lecture est légère mais le propos ne manque jamais de profondeur, et l’on ne peut que rester admiratif de l’absence de “pontifiance”, de “don de leçon” ; dans un geste justement plus littéraire que philosophique, Umberto Eco se garde bien de dire que faire, que penser, que croire : il observe, il note, il force le trait (certaines fois à peine, d’autres beaucoup) ; comme Voltaire, il montre qu’en matière de regard satirique, « les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié1 ».

Dans « Comment se garder des veuves », Umberto Eco pensait malicieusement aux traces involontaires qu’on laisse à la postérité : brouillons, notes, épreuves, lettres voire journaux « intimes », tous papiers qui peuvent surgir à la mort d’un auteur et sur lesquels les éditeurs et les chercheurs se jettent avec avidité, comme pour se confirmer « que l’écrivain était aussi un être humain. Pourquoi, on croyait que c’était un phénicoptère ? ». Et, « faute de notes, le second risque est de voir naître et se multiplier — à peine votre dépouille refroidie — les colloques sur votre œuvre », colloques qui, explique-t-il, menés à la va-vite, seront de piètre qualité. Découvrira-t-on dans le testament d’Umberto Eco qu’il ait appliqué le conseil qu’il donnait là en 1990 ?

Pour les congrès, on peut laisser des dispositions testamentaires précises, demandant au nom de l’Humanité qu’à chaque colloque tenu avant le dixième anniversaire de sa propre mort, les organisateurs versent vingt milliards à l’Unicef. Difficile de rassembler les fonds. Quant à violer le mandat, il faudrait un sacré culot1.

Bref, le meilleur hommage ne sera pas d’en parler mais de le lire. Dès lors, il vaut mieux que je me taise. Ciao.

Notes

1. Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, préface.

2. Umberto Eco, « Comment se garder des veuves », dans Comment voyager avec un saumon…, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, rééd. Le Livre de Poche, 2000, p. 187.

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