De Liszt à Dutilleux – Entretien avec Jonas Vitaud

par Loïc Chahine · publié vendredi 12 février 2016

Après un intelligent programme autour de la figure de Prométhée, nous avons rencontré le pianiste Jonas Vitaud à l’occasion de la Folle Journée. Son disque Miroirs consacré à Liszt et Dutilleux vient de paraître chez NoMadMusic, et nous avons voulu en savoir un peu plus et l’inviter à livrer quelques pistes pour mieux l’écouter…

Le Babillard : Pouvez-vous nous parler de votre rapport à Liszt ?

Jonas Vitaud : C’est un compositeur que j’avais relativement peu exploré et que je connaissais relativement mal. Je connaissais beaucoup de pièce comme les paraphrases d’opéras, les variations, toutes ces œuvres qui paraissent un peu vaines dans leur virtuosité trop flamboyante et trop extérieure. C’est par la musique du dernier Liszt, la Via Crucis, les dernières œuvres pour piano, les Bagatelles sans tonalité, les Lugubres gondoles, les Nuages gris, la dernière Année de pèlerinage, que j’ai redécouvert Liszt. Ces pièces m’ont fait apprécier certaines pages du premier Liszt comme les Études d’exécution transcendante, qui ne m’avaient pas fasciné au départ mais que j’ai appris à voir d’une manière un peu différente ; j’ai appris à en voir toute la nouveauté sonore, à comprendre la conception brillante du son qu’il y a derrière. Liszt a tellement composé qu’il faut sans doute séparer le bon grain de l’ivraie, mais des œuvres qui m’apparaissaient comme l’ivraie, j’en vois le bon grain aujourd’hui. Je suis beaucoup plus fasciné aujourd’hui par l’éclectisme de Liszt et par son côté visionnaire qu’il y a une dizaine d’années. Il avait un côté rock star, mais avec le temps son exigence de compositeur a pris le pas sur son désir de séduire.

Quel rapport entre le très brillant Liszt, compositeur du piano par excellence, et Dutilleux, plutôt associé à l’orchestre ?

C’est vrai que Dutilleux s’est fait connaître avant tout par sa brillante imagination orchestrale et son sens des alliages instrumentaux assez insolites, mais, justement, ce qui est fascinant avec sa musique pour piano, c’est qu’elle est évoque beaucoup l’orchestre : on pense spontanément au gong, on pense à des jeux de résonance qui sont très marqués par les instruments à percussion. Il y a aussi un système de polyphonie, par exemple dans son écriture du final de la Sonate, où il suggère tellement de nombreuses voix qu’on a l’impression que les voix continuent alors qu’elles s’arrêtent. Il utilise beaucoup l’illusion sonore. Ce sont des ébauches de contrepoint assez complexe qu’il ne va pas mener jusqu’au bout, mais dans l’impression de l’auditeur, cette immense richesse demeure et c’est comme si les voix continuaient. Dutilleux maîtrise la psychologie de la perception. C’est son côté magicien-sorcier du son : il sait comment influencer l’auditeur pour donner l’impression d’une multitude de voix avec seulement un piano.

Un peu comme dans les Suites pour violoncelle seul de Bach par exemple, où certaines résolutions sont absentes, mais où l’auditeur complète mentalement…

Oui, c’est tout à fait ça chez Dutilleux.

Comment faire aborder Dutilleux quand on ne connaît pas du tout ce répertoire-là ?

J’ai pensé que c’était une manière d’en faciliter l’accès à Dutilleux que de le confronter à Liszt, même si ce Liszt-là n’est pas le plus connu, qu’il est aux antipodes de ce que les gens attendent de Liszt : c’est une musique très économe. Par l’association avec Liszt, par le choc, ça permettait un accès facilité par les correspondances d’ordre spirituel, une certaine attention au silence, une angoisse intérieure assez présente chez les deux compositeurs, une métaphysique assez proche… L’importance de l’écoute des silences, l’importance de la résonance, des ostinatos, des figures mélodiques qui se répètent et crée une sorte d’hypnose.

En quoi Dutilleux se rapproche et se distingue de ce qu’est la musique contemporaine dans l’imaginaire commun ?

La réponse est différente dans les deux grandes œuvres que j’aborde dans le disque, c’est-à-dire la Sonate et les Préludes. Le style est très différent. La Sonate est plutôt tonale, rattachée à une filiation ravélienne, bartókienne. Le deuxième mouvement utilise la forme en arche, et dans sa construction, peut vraiment faire penser à Bartók, notamment dans la partie centrale qui peut rappeler certains passages de la Musique pour cordes, percussion et célesta. La Sonate est une œuvre de synthèse qui cumule beaucoup d’influences, mais qui est tout de même dans une certaine tradition.

Les Préludes au contraire sont davantage de la « musique contemporaine » dans ce que les gens en attendent : un langage complètement atonal, des jeux de résonance beaucoup plus complexes, des agrégats sonores infiniment plus complexes que dans la Sonate… Mais aussi, tout de même, une poésie et un sens du temps qui peuvent rapprocher de Debussy. Les Préludes se rattachent aussi à une filiation, ce ne sont pas des œuvres de tabula rasa.

À quoi se raccrocher pour écouter ces œuvres ? Je pense en particulier aux Préludes, d’un abord moins aisé que la Sonate…

Le disque commence avec des œuvres plutôt mystérieuses, dans la pénombre, à travers la confrontation entre des œuvres tardives de Liszt et les Préludes de Dutilleux, et va vers des œuvres plus lumineuses ou plus virtuoses, comme la Sonate de Dutilleux ; c’est une trajectoire, une dramaturgie de la pénombre, de l’incertitude, du doute, vers la lumière — une lumière qui d’ailleurs n’est pas forcément uniquement agréable, mais aussi parfois violente, stridente, aveuglante, voire insupportable. Peut-être que ces Préludes, qui sont peut-être plus difficiles d’abord, peuvent être mieux compris dans cette trajectoire-là.

Écoutez-vous beaucoup les autres interprètes ?

Je n’écoute pas assez les pianistes contemporains… J’écoute beaucoup ceux du passé. J’ai une grande passion pour Rubinstein, pour Horowitz, pour Cortot, pour Edwin Fischer — qui est complètement sous-estimé, et devrait être placé au même niveau que Rubinstein ; il y a chez lui un naturel et un sens de la construction, de la forme, un équilibre parfait entre instinct et intellect… Mes contemporains, je les écoute au concert, je vais régulièrement au concert.

Pourriez-vous nous conseiller deux disques ? Par exemple d’œuvres de Dutilleux ?

Un disque de piano d’abord, l’intégrale de l’œuvre pour piano par Robert Levin (ECM). Robert Levin, très grand musicien américain, un grand pianofortiste, grand mozartien (il a enregistré plusieurs concertos avec l’Academy of Ancient Music dirigée par Christopher Hogwood), a également eu une grande activité de création contemporaine ; il a créé beaucoup d’œuvres de compositeurs américains, et il avait une grande amitié pour Dutilleux. Et son disque Dutilleux est une merveille.

Un autre disque que j’aime beaucoup, qui est un disque récent : les Correspondances, avec la soprano Barbara Hannigan et l’Orchestre philharmonique de Radi France dirigé Esa-Pekka Salonen. C’est une version exceptionnelle des Correspondances… Il y a aussi le concerto pour violoncelle sur le disque, Tout un monde lointain….

Et en dehors de Dutilleux ?

(Il réfléchit un instant.) Il y a un chef que j’aime beaucoup, c’est Ferenc Fricsay, alors disons sa Deuxième Symphonie de Brahms. J’ai vu en vidéo une répétition de la Moldau de Smetana par Fricsay qui m’a absolument fasciné par sa capacité à communiquer ses idées à l’orchestre, ses métaphores belles, poétiques et parlantes. J’ai écouté davantage ses enregistrements, et j’aime beaucoup, par exemple, cette Deuxième Symphonie de Brahms. J’aime aussi sa Cantate profane de Bartók aussi… C’est un chef qui est très straight to the point, droit au but, d’une grande éthique musicale, avec beaucoup de respect de la partition et une grande imagination.

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