Quand les manchettes de dentelle battent la mesure

par Maëlle Levacher · publié mercredi 3 février 2016

Alors que l’édition 2016 de La Folle Journée de Nantes s’apprête à explorer la relation entre musique et nature, voyons ce que Buffon propose à nos oreilles.

Naturaliste, il fut l’intendant de l’actuel Jardin des Plantes de Paris sous les règnes de Louis XV et Louis XVI ; il est surtout l’auteur d’une Histoire naturelle (1749–1789) qui fut célèbre en France et en Europe, tant pour la somme des savoirs qu’elle renferme que pour son éloquence et son style.

Buffon a l’impression que les animaux font entendre leur voix par l’inspiration quand l’homme fait entendre la sienne par l’expiration, et il « invite les physiciens et les anatomistes à vérifier ces observations, qui [lui] paraissent dignes de leur attention1. » Il prend toujours soin de mentionner le cri de l’animal qu’il étudie (d’après les voyageurs ou collaborateurs qui purent l’entendre), comme étant un trait caractérisant l’espèce : le phoque est un « animal d’autant plus étrange qu’il paraît fictif, et qu’il est le modèle sur lequel l’imagination des poètes enfanta les tritons, les sirènes, et ces dieux de la mer à tête humaine, à corps de quadrupède, à queue de poisson ; et le phoque règne en effet dans cet empire muet par sa voix » et par ses facultés comparables à celles des habitants de la terre, dont il se distingue cependant « par sa voix plus expressive et plus modulée que celle des autres animaux2 ». Le naturaliste se fait moraliste à l’occasion : « Il semble que le chien soit devenu criard avec l’homme, qui, de tous les êtres qui ont une langue, est celui qui en use et abuse le plus : car, dans l’état de nature, le chien est presque muet3. » On remarque que, dans les textes consacrés à une espèce, la philosophie morale de Buffon intervient généralement pour humilier l’homme, mais qu'elle l’élève au contraire dans les textes centrés sur l’homme. La misanthropie buffonienne ne serait-elle qu’une coquetterie d’auteur ?

Buffon, attentif à la voix de la bête, l’est aussi à son chant :

Si le rossignol est le chantre des bois, le serin est le musicien de la chambre […] : on l’élève avec plaisir, parce qu’on l’instruit avec succès ; il quitte la mélodie de son chant naturel pour se prêter à l’harmonie de nos voix et de nos instruments ; […] le serin chante en tout temps, il nous récrée dans les jours les plus sombres. Il contribue même à notre bonheur ; car il fait l’amusement de toutes les jeunes personnes, les délices des recluses4.

Les jeunes filles réduites à la vie du cloître apparaissent à la suite de la bonne société réunie au salon car Buffon, ami de l’auteur de La Religieuse5, ne manquerait pas l’occasion d’une condamnation philosophique. A-t-on osé parler de coquetterie tout à l’heure ?

Poursuivons notre promenade du côté des oiseaux. Entendez-vous l’effraie ?

L’effraie [...] effraie en effet par ses soufflements, che, chei, cheu, chiou, ses cris âcres et lugubres grei, gre, crei, et sa voix entrecoupée qu’elle fait souvent retentir dans le silence de la nuit. […] Son soufflement qu’elle réitère sans cesse, ressemble à celui d’un homme qui dort la bouche ouverte ; elle pousse aussi en volant et en se reposant différents sons aigres, tous si désagréables que cela, joint à l’idée du voisinage des cimetières et des églises et encore à l’obscurité de la nuit, inspire de l’horreur et de la crainte aux enfants, aux femmes et même aux hommes soumis aux mêmes préjugés et qui croient aux revenants, aux sorciers, aux augures : ils regardent l’effraie comme l’oiseau funèbre, comme le messager de la mort ; ils croient que, quand il se fixe sur une maison, et qu’il y fait retentir une voix différente de ses cris ordinaires, c’est pour appeler quelqu’un au cimetière6 .

Vous attendiez-vous que Buffon vous entraînerait dans un roman gothique ?

Buffon connaît comme les musiciens ce que peut le silence dans le travail de l’expressivité. À l’« empire muet » du phoque répond le rugissement du lion qui est « si fort que quand il se fait entendre, par échos, la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit du tonnerre7 ». Le silence s’augmente d’espace. Le désert d’Arabie est solitude, absence de limites spatiales, et menace pour l’homme :

Qu’on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des montagnes encore plus arides, sur lesquelles l’œil s’étend et le regard se perd sans pouvoir s’arrêter sur aucun objet vivant ; une terre morte et, pour ainsi dire, écorchée par les vents, laquelle ne présente que des ossements, des cailloux jonchés, des rochers debouts [sic] ou renversés ; un désert entièrement découvert, où le voyageur n’a jamais respiré sous l’ombrage, où rien ne l’accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts ; car les arbres sont encore des êtres pour l’homme qui se voit seul ; plus isolé, plus dénué, plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes, il voit partout l’espace comme son tombeau : la lumière du jour plus triste que l’ombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter l’horreur de sa situation, en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui l’abîme de l’immensité qui le sépare de la terre habitée, immensité qu’il tenterait en vain de parcourir ; car la faim, la soif, et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort8.

Si vous avez lu cela à voix haute, lecteur, vous devez être suffoqué ; le rythme que Buffon vous impose vous rapproche du personnage haletant dont il annonce l’agonie. Le naturaliste aime à revenir au sublime de la nature brute, où l’on est « saisi du silence même de ces profondes solitudes9 ». Il possède l’art de ménager des effets dramatiques sonores. Assistons à l'entrée en scène du kamichi ; patience, cet oiseau se fait désirer...

Nous avons ci-devant peint les déserts arides de l’Arabie pétrée ; […]. Opposons ce tableau de sécheresse absolue dans une terre trop ancienne, à celui des vastes plaines de fange des savanes noyées du nouveau continent, nous y verrons par excès ce que l’autre n’offrait que par défaut ; des fleuves d’une largeur immense, tels que l’Amazone, la Plata, l’Orénoque, roulants à grands flots leurs vagues écumantes et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d’un envahissement et faire effort pour l’occuper toute entière. Des eaux stagnantes et répandues près et loin de leurs cours, couvrent le limon vaseux qu’elles ont déposé ; et ces vastes marécages exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l’air l’infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages ou dispersées par les vents. Et ces plages, alternativement sèches et noyées où la terre et l’eau semblent se disputer des possessions illimitées ; et ces broussailles de mangles jetées sur les confins indécis de ces deux éléments, ne sont peuplées que d’animaux immondes qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la Nature, où tout retrace l’image des déjections monstrueuses de l’antique limon. Des énormes serpents tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards et mille autres reptiles à larges pattes en pétrissent la fange ; des millions d’insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase, et tout ce peuple impur rampant sur le limon ou bourdonnant dans l’air qu’il obscurcit encore ; toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d’oiseaux ravisseurs dont les cris confus, multipliés et mêlés aux croassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l’horreur pour en écarter l’homme et en interdire l’entrée aux autres êtres sensibles ; terres d’ailleurs impraticables, encore informes, et qui ne serviraient qu’à lui rappeler l’idée de ces temps voisins du premier chaos où les éléments n’étaient pas séparés, où la terre et l’eau ne faisaient qu’une masse commune, et où les espèces vivantes n’avoient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la Nature. Au milieu de ces sons discordants d’oiseaux criards et de reptiles croassants, s’élève par intervalles une grande voix qui leur en impose à tous, et dont les eaux retentissent au loin : c’est la voix du kamichi, grand oiseau noir très-remarquable par la force de son cri et par celle de ses armes10.

Nous avons écouté la voix des bêtes, leur chant, et des silences écrasants. Jouons maintenant ! Jouons à « Où sont les vers ? » Sous les sabots du cheval11 peut-être ?

La plus noble conquête (6)
que l’homme ait jamais faite (6)
est celle de ce fier (6)
et fougueux animal, (6)
qui partage avec lui (6)
les fatigues de la guerre (7)
et la gloire [lisez « glouère »] des combats (7)

Ce découpage est un parti-pris (le voisinage de segments de 6 et de 7 syllabes, parce que peu discriminés, est peu satisfaisant, mais il s’agit de prose rythmée et non de vers au sens strict). Si l'on n'avait pas perdu aujourd'hui l'habitude d’entendre la littérature, on serait charmé par l'harmonie de l'éloquence de Buffon, qui n'écrivait pas pour des sourds. Tendons l’oreille vers les bois : « Le cerf, comme le plus noble des habitants des bois, occupe dans les forêts les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies : le chevreuil, comme étant d’une espèce inférieure, se contente d’habiter sous des lambris plus bas, et se tient ordinairement dans le feuillage épais des plus jeunes taillis12. » Si l’on ne peut analyser ce passage en termes de régularités rythmiques comme on l’a fait du précédent, il est clair qu’il sonne.

Dans la forêt toujours, le glouton attaque ses proies : « l’ennemi assis sur leur croupe ou sur leur cou continue à leur sucer le sang, à creuser leur plaie, à les dévorer en détail avec le même acharnement, la même avidité, jusqu’à ce qu’il les ait mis à mort13 ». Cela ne rappelle-t-il pas certains serpents qui sifflent sur vos têtes ?

On ne lit plus guère Buffon de nos jours, paraît-il. Ne devrait-on pas l’écouter plus souvent ?

Notes

« H. n. » renvoie à Histoire naturelle, générale et particulière, Paris, Imprimerie royale, 1749-1789, 36 vol. On trouvera précisée entre parenthèses la correspondance avec les tomes de l’Histoire naturelle des Oiseaux, de l’Histoire naturelle des Minéraux, et des volumes du Supplément, noté « Suppl. », séries qui ajoutent leur propre numérotation à celle qu’ils ont au sein de l’Histoire naturelle.

1. Buffon, « Sur la voix des animaux », dans « Addition à l’art. du sens de l’ouïe » (1777), H. n., t. XXXIII (Suppl., t. IV), p. 448.

2. « Les phoques, les morses et les lamantins » (1765), H. n., t. XIII, p. 334-335.

3. « De la dégénération des animaux » (1766), H. n., t. XIV, p. 323.

4. « Le serin des Canaries » (1778), H. n., t. XIX (H. n. des Oiseaux, t. IV), p. 1-3.

5. Diderot, La Religieuse, écrit en 1760 et publié en 1796.

6. Buffon, « L’effraie ou la fresaie » (1770), H. n., t. XVI (H. n. des Oiseaux, t. I), p. 366-367.

7. « Le lion » (1761), H. n., t. IX, p. 22.

8. « Le chameau et le dromadaire » (1764), H. n., t. XI, p. 220-221.

9. « De la nature. Première vue » (1764), H. n., t. XII, p. xiij.

10. Buffon [et Bexon], Le Kamichi (1780), H. n., t. XXII (H. n. des Oiseaux, t. VII), p. 335–338.

11. Buffon, « Le cheval » (1753), H. n., t. IV, p. 174. Nous sommes redevable à François Poplin d'avoir attiré notre attention sur la particularité rythmique de ces lignes de Buffon.

12. « Le chevreuil » (1756), H. n., t. VI, p. 198.

13. « Le glouton » (1765), H. n., t. XIII, p. 281.

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