Hommage à Denise Duval

par Alexandre Moatti · publié mardi 2 février 2016

Salve Regina. Salut à toi, Reine : ainsi pourrait-on rendre hommage à la soprano Denise Duval, en référence au poignant chœur de femmes final des Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc — c’est elle qui avait créé en 1958 le rôle du personnage principal, Blanche de La Force.

Denise Duval vient de s’éteindre, à 94 ans, le 25 janvier 2016. Je me rappelle m’être retrouvé par hasard, en 2009, dans une soupente du théâtre des Champs-Élysées, sans doute pour le lancement du DVD de La Voix Humaine. Sa présence était annoncée à la trentaine de personnes présentes dans cette petite salle. Mais comme de bien entendu, la diva n’était finalement pas venue de Suisse : nous avions dû nous contenter — excusez du peu — de Georges Prêtre (lui aussi prophète peu connu en son pays), qui était à la baguette lors de la création en 1959.

Ce DVD, Dieu sait si je l’ai offert ! C’était la reprise d’une émission de 1970 à la télévision, pour laquelle le réalisateur Dominique Delouche avait convaincu Denise Duval de reprendre devant les caméras ce rôle de La Voix Humaine. Quelle époque, où en prime time sur une chaîne de télévision, on pouvait avoir un monologue de théâtre chanté de plus d’une heure ! Delouche a aussi été le tenace éditeur du DVD de 2009 — sans qui l’émission serait restée enterrée à tout jamais comme tant d’autres perles dans les archives de l’INA… Et ce DVD avait permis de faire connaître cette superbe femme, d’une grande classe mais très directe — ayant « du chien » ; à la voix chantée émouvante et à la voix parlée tonitruante, la voix d’un franc-parler.

Il faut regarder le « bonus » où Denise Duval, donne en 1999, avec Alexandre Tharaud au piano, une masterclass à la soprano Sophie Fournier qui devait reprendre le rôle de La Voix Humaine. Courageux de la part de cette dernière d’avoir accepté cette leçon et sa diffusion, tant est difficile de prendre une leçon d’interprétation de la créatrice d’un rôle, surtout quand celle-ci s’appelle… Denise Duval, avec ses bracelets tintinnabulant à ses poignets et sa voix off à l’accent parisien, interrompant en permanence son élève. Sur les fameuses répliques de la maîtresse délaissée à son amant : « parce que tu me parles […] parce que je vis de toi », Denise Duval harcèle presque son élève, lui disant : « Mademoiselle, avez-vous déjà aimé un homme ? » Parole d’une femme qui continuait à sentir son rôle avec les tripes — jusqu’à lui tirer quarante ans après quelques larmes, comme on peut le voir dans la séance de répétition. Parce que je vis de toi pouvait aussi s’adresser, chez elle, certes aux hommes qu’elle a aimés, mais aussi à cette lancinante musique de Poulenc, dont elle a vécu au sens le plus profond du terme : qui l’a habitée.

Mais toute à son admiration et son amitié (chaste, puisqu’il était homosexuel) pour le compositeur, elle conservait recul et franc-parler, quand sans ambages elle rappelle que Poulenc (pourtant issu d’une riche famille industrielle, qui donnera Rhône-Poulenc) était « radin ». On le savait, mais en voilà un témoignage de premier plan ! Même les plus grands artistes avaient leurs côtés mesquins, et Denise Duval le savait : on ne la lui faisait pas. Et parallèlement, dans son interview à Diapason Magazine, elle parle avec une grande bienveillance de Cocteau (le créateur de la pièce La Voix Humaine, adaptée par Poulenc) : elle le fait vivre sous nos yeux, nous rendant sympathique et proche ce poète qu’on pouvait imaginer un peu hautain.

D’autres rôles de Poulenc ont aussi marqué sa carrière (qu’elle a interrompue en 1965, à 44 ans) — et notamment celui du personnage de Blanche des Dialogues des Carmélites, sur un scénario de Georges Bernanos. Je donnerais cher pour avoir la vidéo de la création (1958) de cet étonnant drame lyrique, avec Denise Duval et Régine Crespin : à une époque où tant de bêtises — bévues du personnel politique ou algarades entre pseudo-stars — se retrouvent sur internet, on s’étonne de ne pas être en mesure de voir ce moment historique de création musicale !

Voilà. Une légende bien particulière, vocale plus que lyrique, s’en est allée. Une page se tourne avec elle : celle d’une femme qui avait connu Cocteau et Poulenc. Avec eux, elle représentait, à son échelle, une forme de génie français. Il y en a maintenant d’autres formes, mais il est certain que les Dialogues des Carmélites, de Bernanos à Denise Duval en passant par Francis Poulenc, ç’a de l’allure ! Denise Duval, c’était une voix pleine et entière, pas une voix aseptisée, parkerisée, sonorisée, marchandisée. Et puis une femme intense, de caractère. Denise Duval, ou comment tomber amoureux en 2009 d’une femme de 87 ans qu’on n’a jamais rencontrée.

Alexandre Moatti, janvier 2016

Complément

Outre le DVD de La Voix humaine, on se reportera à l’enregistrement pionnier de cette même œuvre par Denise Duval et l’Orchestre du Théâtre National de l’Opéra-Comique dirigé par Georges Prêtre, mis en ligne par Gallica, tout comme l’enregistrement des Dialogues réunissant Denise Duval, Régine Crespin, Rita Gorr et Denise Sharley sous la direction de Pierre Dervaux. Puisque nous sommes sur Gallica, on y trouvera aussi, plus rare, La Poule noire, opérette en un acte de Manuel Rosenthal. Récemment, Glyndebourne a publié un joli livre-disque petit format de l’enregistrement de Pelléas et Mélisande de 1963 où Denise Duval fut l’héroïne de Debussy et Mæterlinck, aux côtés de Michel Roux (Golaud) et Hans Wilbrink (Pelléas), sous la direction de Vittorio Gui. Pour revenir à Poulenc, on sera peut-être un peu déçu par l’enregistrement officiel et intégral des Mamelles de Tirésias, mais on se consolera aisément avec les quelques témoignages qui existent du long air initial de Thérèse-Tirésias avec la créatrice du rôle accompagnée par le compositeur au piano, qui donne de plus la réplique à son amie — il y a même une vidéo sur YouTube. Enfin, par le même biais, on ne manquera pas la master class évoquée ci-dessus.

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