Pierre Boulez est passé

par Loïc Chahine · publié mercredi 6 janvier 2016

Pierre Boulez est mort. Pierre Boulez est mort. Cette nouvelle est un choc pour le monde musical, ce monde de la musique du xxe siècle (et un peu du xxie, aussi) dans lequel il a passé et il laisse son empreinte. Les hommages et nécrologies, aujourd’hui, se sont, et c’est justice, multipliés. On lira le portrait tracé par Renaud Machart, la fine analyse de Camille De Rijck, la note sur les liens de Boulez avec l’opéra de Laurent Bury, les souvenirs évoqués par Jacques Drillon ; nous ne saurions rien faire de mieux, ni même d’aussi bien. Il n’est pourtant pas envisageable de passer une telle disparition sous silence. On me pardonnera de ne proposer ici que quelque chose d’un peu personnel.

Et d’abord, de m’étonner de moi-même. Après tout, pour diverses raisons, Pierre Boulez fait assez peu partie de mon univers musical. Je n’ai pas connu les années où c’était, comme on dit aujourd’hui, une personnalité très clivante ; je n’ai jamais ressenti la nécessité d’avoir une opinion à son propos. En ce sens, on peut dire qu’au moment où je l’ai connu, le Pierre Boulez tonitruant dont on parlait n’était déjà plus, et avait laissé la place à celui dont on a parlé plusieurs fois aujourd’hui : quelqu’un de plus discret et de plus aimable. Sa musique, je la connaissais peu — j’ai finalement davantage lu ses écrits qu’écouté sa musique ; je l’ai davantage fréquenté en tant que chef, mais à peine. Dès lors, pourquoi ai-je été si stupéfait — au sens propre de ce mot — d’apprendre sa mort ?

Sans doute parce que, malgré tout, Boulez restait — et reste — une référence. On sait que son legs discographique chez Bartók, chez Stravinski, chez Schœnberg, Webern et Berg, chez Debussy, chez Mahler, est une valeur sûre. On sait que son œuvre musicale est concise, dense, parfois absconse. Bref, on sait que chez Boulez, il y a toujours plus qu’un simple professionnalisme, une exigence.

Je n’ai envisagé l’homme que tardivement. C’était un documentaire sur son travail auprès d’aspirants chefs d’orchestre qui dirigeaient devant lui et qui en recevaient des conseils. De précieux conseils, évidemment. Ce qui m’a frappé, c’est que loin du personnage passablement désagréable que beaucoup décrivait, je voyais un technicien, attentionné, parfois sévère mais toujours juste, parlant toujours utile — pas un mot de trop —, avec sobriété et sans jamais être cassant. Là aussi, on retrouvait son exigence, une exigence de moraliste, en fait, qui rejoint ce qu’écrit Jacques Drillon : quand il dirigeait, il ne faisait rien qui ne fût pas nécessaire.

L’autre chose qui, sans doute, nous a, nombreux, surpris à l’annonce de ce décès, c’est que — pardon pour cette façon de parler un peu familière —, ça faisait tellement longtemps qu’il était là ! On avait presque oublié qu’il pouvait ne pas y être. Non pas, loin de là, qu’il s’imposât ces dernières années comme ç’avait pu être le cas jadis — sa présence m’a même paru plutôt discrète, mais on savait qu’il était là, et qu’il travaillait. Une des premières interviews que j’aie lues de Boulez évoquait ses nombreux projets, révisions d’œuvres, autres en chantiers, et, je crois, son souhait d’un opéra à partir d’En attendant Godot — il faudra donc y renoncer, et c’est dommage, car il y a dans la direction de Boulez un vrai sens de la conduite dramatique, et dans sa composition un vrai talent de coloriste et de créateur d’atmosphères sonores.

La direction comme la musique de Boulez me paraissent souvent très analytiques, assez étrangères à l’épanchement — ce qui est une grande qualité à mes oreilles, que je retrouve d’ailleurs chez Esa-Pekka Salonen qui, dans un tweet, reconnaît que Boulez a eu « une grande influence » dans sa vie, et peut-être le chef finlandais faisait-il, entre autres, allusion à cette qualité. On le sait, il connaissait les œuvres dans leurs plus petits détails, et on l’entend. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et avec Boulez, la clarté est omniprésente et aide à concevoir.

Il est à souhaiter que l’œuvre du compositeur Boulez ne disparaisse pas de la scène, car elle a, elle aussi, quelque chose de séduisant, qui, sans doute, n’a pas été assez mis en avant. Le compositeur se plaisait à expliquer ; il faut pourtant dépasser l’explication pour sentir, goûter, apprécier — aimer, peut-être ? J’ai évoqué plus haut quelques-uns des compositeurs qu’il a magistralement servi au disque ; on me permettra de finir en recommandant d’écouter aussi quelques-unes des œuvres de Boulez, et de conseiller de commencer par les Notations pour orchestre, qui constituent une porte d’entrée séduisante. Il y a là quelque chose de fulgurant mais de canalisé. Et en même temps, que de couleurs ! On pourra poursuivre, peut-être, avec Répons ? On a décrit sa gestuelle comme « belle à force d’être précise. » Il faudrait conserver cette image de Boulez : celle de la beauté qui émane de la maîtrise absolue.

Certains diront peut-être, en apprenant la mort de Boulez, « Ouf, il est mort », comme Talleyrand au début du Napoléon de Guitry. Qu’ils s’empressent, un peu comme lui d’ajouter, non pas « on va donc enfin pouvoir parler de lui », mais « on va donc enfin pouvoir l’écouter » — c’est-à-dire l’écouter sans penser à lui, mais en se concentrant uniquement sur l’œuvre, qu’elle soit celle du chef, du pédagogue, du polémiste peut-être, de l’écrivain en tout cas, ou du compositeur.

Notations, I, Fantasque – Modéré. Ensemble Modern Orchestra, dir. P. Boulez, enregistrement public, 2007.

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