« C’est comme ça qu’il faut faire un concert »

par Loïc Chahine · publié mardi 6 février 2018

On se sent privilégié d’assister à un concert de Pierre Hantaï. Toute cette beauté, toute cette intelligence, toute cette sensibilité, les a-t-on bien méritées ? Ce soir-là, celui que l’on peut raisonnablement considérer comme le plus grand claveciniste de notre temps nous a paru particulièrement en forme, prenant à plusieurs reprises la parole devant un clavecin de facture allemande, comme on en trouvait, explique-t-il, en Espagne. Et d’abord pour présenter Domenico Scarlatti, compositeur avec lequel Pierre Hantaï nourrit d’évidentes affinités et auquel il a consacré six enregistrements. Il nous parle d’un compositeur « imprégné par ses deux pays d’accueil » (le Portugal et l’Espagne), « affecté par ce qu’il y entend », l’un des seuls à s’inspirer des danses de la péninsule ibérique et non de celles de France, un compositeur « intéressé par la manière dont se mêlent les timbres », qui crée une peinture en musique dans un xviiie siècle où la majorité de la musique s’inspire de la rhétorique, « du verbe ».

Puis, quelques explications sur le programme : la feuille ne liste pas les sonates qui seront jouées. « Je n’ai pas tout à fait choisi ce que je vais jouer pour vous. J’ai un paquet de sonates ici, je vais choisir » — et de fait, il choisit au fur et à mesure. « C’est comme ça qu’il faut faire un concert », dit-il. Tout cela annonçait bien une soirée exceptionnelle. Plus tard, s’étant un instant interrompu, il ajoutera : « Je vais vous jouer une série de sonates comme un fait un bouquet de fleur. »

Et quel bouquet ! où voit-on pareilles fleurs ? Le simple arpège ascendant de mineur qui ouvrait le concert (début de la sonate K. 213), nous fait monter au ciel. Quatre simples notes — on est déjà conquis, et plus que conquis : ému.

Pierre Hantaï possède une science du clavecin, de ses sonorités, de la manière de le faire sonner, qui, alliée à un feeling de la musique de Domenico Scarlatti, fait merveille. Partout, cette maîtrise éclate, que ce soit pour chanter, pour orner avec goût, pour faire vrombir des quasi-clusters, pour mimer non seulement des nuances mais même un crescendo. Avec lui, les sonates de Scarlatti peuvent être virtuoses, mais on l’oublierait parce qu’il ne fait pas de cette virtuosité une fin en soi — évidemment, cela semble banal de le dire, mais si important : l’ivresse que certaines sonates procurent est au-delà de la virtuosité digitale — virtuosité des sentiments immédiats.

Introduisant Scarlatti, Pierre Hantaï a aussi parlé de « transe ». Le mot est sans doute capital, et, puisque Scarlatti a passé bien des années en Espagne, s’est inspiré du « peuple » (notion, il est vrai, complexe), il nous semble pouvoir l’associer au duende.

« Le duende dont je vous parle, obscur et frémissant, est le descendant du pétulant démon de Socrate, marbre et sel, qui le griffa, tout indigné, le jour où il prit la ciguë, et de cet autre mélancolique diablotin de Descartes, menu comme une amande verte, qui, fatigué des cerces et des droites, sortait le long des canaux pour entendre chanter les matelots ivres1. »

« Obscur et frémissant », « pétulant » ou « mélancolique », et l’on pourrait encore relever plus loin les « épines de feu » dont parle Lorca — tel est le Scarlatti de Pierre Hantaï. L’apparition du duende a aussi quelque chose de magique : « Pour chercher le duende, il n’existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme un topique de verre ». C’est bien simple : on se demande comment on pourrait jouer autrement. Oui, « c’est comme ça qu’il faut faire un concert ».

Note

1. Federico García Lorca, Théorie et jeu du duende, dans Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », t. I, p. 920.

INFORMATIONS

Concert donné le jeudi 1er février 2018 dans le cadre de la Folle Journée de Nantes.

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