Le léopard s’entache-t-il d’un héritage ?

par Maëlle Levacher · publié vendredi 16 mars 2018

Dans Le Léopard est mort avec ses taches, court recueil de neuf paragraphes poétiques, Marie Borel fait un emprunt à Buffon. Elle écrit : « Tous les félins se ressemblent par le naturel quoi qu’ils soient très différents. Pour la grandeur et par la figure. » (p. 10) Dans « De la dégénération des animaux » (1766), Buffon écrivait des félins : « tous ces animaux se ressemblent par le naturel, quoiqu’ils soient très-différents pour la grandeur et par la figure11. » Les premières pages du Léopard de M. Borel semblent le fruit d’un travail de compilation d’extraits de notices naturalistes. On trouve sur le site d’une internaute passionnée par les panthères le texte suivant : « Dans la famille des félins il y a trois exceptions, le guépard n’appartient pas à la famille des panthères, c’est un félins [sic] de la famille des acinonychinés, il a la particularité de ne pas avoir les griffes rétractiles. La panthère nébuleuse, qui fait la liaison entre les petits et les grands félin [sic] à [sic] des canines, les plus longues de la famille des félins, qui peuvent atteindre 5 cm. Elle a les moeurs [sic] des grands félins mais ronronne comme les petits félins22. » À la page 14 du texte de M. Borel, on lit : « Dans la famille des félins trois exceptions. Le guépard qui n’est pas de la famille des panthères, félin de la famille des acinonychinés n’a pas de griffes rétractiles. Le léopard des neiges [etc.]. » Et page 15 : « La panthère nébuleuse fait la liaison entre petits et grands félins. Elle a les canines les plus longues de la famille, des mœurs de grand félin, ronronne comme un petit moins le haut médium dans les aigus [etc.]. » On peut se demander si M. Borel emprunte à l’autrice du site Internet, ou si elles puisent toutes deux aux mêmes sources33. Mais ce n’est pas là ce qui m’importe ; ce qui m’intéresse dans cette comparaison des textes est qu’elle montre de façon flagrante qu’une combinaison d’éléments disparates empruntés peut produire un effet poétique original.

La démarche de M. Borel est comparable à celle qu’a menée autrefois Yann Gaillard avec les textes de Buffon, et elle produit le même type d’effet poétique, si bien qu’on pourrait dire du Léopard ce que j’écrivais des travaux de Y. Gaillard44. Dans plusieurs de ses ouvrages, celui-ci réalise une sorte d’abrégé de l’Histoire naturelle en procédant par amputation de morceaux du texte55. À l’origine de cette démarche, il y a la « stupeur » entraînée par « l’accumulation verbale » par laquelle l’Histoire naturelle veut rendre compte de la nature, de sorte que le texte buffonien constitue « une anti-Nature6 »6. Dans son bref opus, M. Borel applique le même procédé de patchwork à plusieurs sources naturalistes, de façon à les fondre ensemble. Cela rappelle, par analogie, les compressions plastiques, et le mot compression me semble le mieux désigner le procédé et le résultat obtenu — i.e. une œuvre originale. Le traitement que Y. Gaillard fait subir aux articles de Buffon suscite le rire en donnant un reflet malicieusement déformé et absurde des textes originaux ; il a pour but d’accuser certains traits caractéristiques du texte buffonien (fonction parodique), et de rendre patent l’échec de ce qui aurait dû, selon Y. Gaillard, être un fidèle reflet de la nature et n’en est qu’une trahison artificielle77. Chez M. Borel, il me semble que la compression a pour finalité de produire un agglomérat désordonné de discours factuels a priori dénué de tout engagement subjectif et émotionnel, et de permettre l’effet de contraste qui surviendra quand le texte évoluera vers une expression plus personnelle.

La composition de ce petit opus fantaisiste opère en effet un glissement : d’abord compression d’emprunts, confusion d’éléments descriptifs disparates et caractérisés par leur neutralité sur le plan affectif, le texte devient, au fil de ses neuf paragraphes, un aveu déguisé, l’évocation pudique (parce qu’amenée dans un détour par l’histoire naturelle) d’un échec amoureux. On passe donc de l’objectif au subjectif, on avance vers l’expression de l’intimité, du sentiment toujours hésitant dans sa formulation et s’embarrassant de fourrures postiches. Au creuset des mots naturalistes, les félins s’anamorphosent progressivement pour se mêler d’humanité. Cette évolution du texte invite le lecteur à le relire, pour y découvrir que, peut-être, les félins illustraient en fait dès le début des attitudes et comportements des membres du couple qui n’est jamais parvenu à trouver son sens. Le texte s’émancipe ainsi de l’emprunt initial pour aller vers un propos plus manifestement singulier.

Chez M. Borel, contrairement à ce qu’on voit chez Y. Gaillard, l’emprunt à Buffon (et à d’autres sources) n’est notifié nulle part (du moins dans l’édition de 2011 que je possède) ; sur la page Internet que l’éditeur consacre au livre, on peut lire qu’« on est devant – ou dans – une suite d’énoncés qui s’enchaînent comme les phrases d’une narration, mais dont la succession est imprévisible. Cela donne un superbe récit, tendre et facétieux, à partir d’énoncés ordinaires, “les phrases des autres” dit Marie Borel, les phrases de tout le monde comme l’Autobiographie de tout le monde de Gertrude Stein, transcrites, re-citées, réagencées (Emmanuel Hocquard). » Plutôt que « les phrases de tout le monde », de n’importe qui, il s’agit des « phrases des autres » auteurs (Buffon, par exemple). Or, un emprunt non notifié est strictement un plagiat, et on doit regretter que ce livre s’expose à en être accusé. Un emprunt notifié ne doit souffrir, lui, aucun reproche ; chacun est libre de prendre au jardin des autres les graines qui donneront, dans une terre différente, des fruits nouveaux.

Craindrait-on de nos jours que le lecteur se détourne d’un ouvrage s’il lui est présenté comme issu des lectures de son auteur ? Craindrait-on, en référençant explicitement des emprunts, que le lecteur refuse son estime à l’auteur, criant à l’imitation conformiste et à sa commercialisation malhonnête ? Pourquoi devrait-on redouter, par exemple, que le Léopard soit intégralement ramené par un lecteur condescendant à la pauvre régurgitation d’un plagiat ? Le lecteur n’est-il pas à même de comprendre ce qu’est une tradition littéraire ? Pourquoi, donc, ne pas lui signifier l’existence des emprunts, les référencer, et lui ouvrir l’espace de jeu de cette tradition ?

Une note devrait figurer à la fin de cet ouvrage pour offrir un éclairage sur la façon dont le texte a été conçu. Un auteur doit pouvoir faire ce qu’il veut avec la littérature classique (dont il est bon d’être nourri), et avec la littérature en général, mais il est juste qu’il déclare publiquement son patrimoine littéraire, et il serait souhaitable que, grâce à ce type de déclaration, le public se débarrasse peu à peu du concept d’originalité, entendue comme création ex nihilo, qui parasite ses jugements en matière culturelle.

Non, le Léopard n’est pas entaché par son héritage ; mais en ne le déclarant pas, sans doute a-t-il contracté quelque dette.

Notes

1. Buffon, « De la dégénération des animaux » (1766), Histoire naturelle, générale et particulière, Paris, Imprimerie royale, 1749-1789, t. XIV, p. 356.

2. Voir cette page, consultée le 18/01/18 ; le texte se retrouve à l’identique (mêmes fautes) sur cette page (consultée le 18/01/18).

3. Les sources (encyclopédies, livres et revues) de l’internaute sont présentées sur cette page (consultée le 18/01/18).

4. Buffon et ses lecteurs. Les complicités de l’Histoire naturelle, Paris, Classiques Garnier, coll. « L’Europe des Lumières », 2011, p. 312-332.

5. Voir notamment Yann Gaillard, Buffon. Biographie imaginaire et réelle, Paris, Hermann, 1977, et La Sirène du jardin des plantes, Paris, Pierre Belfond, 1981.

6. Y. Gaillard, Buffon. Biographie imaginaire et réelle, op. cit., p. 99.

7. Id., p. 99-101.

INFORMATIONS

Marie Bordel, Le Léopard est mort avec ses taches

Éditions de l'Attente, 2001.

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