Proust ira cracher sur vos tombes

par Wissâm Feuillet · publié vendredi 30 juin 2017

Les éditions Fata Morgana rééditent un court texte de Proust assez peu connu, sous le nom de Remarques sur le style. Impossible à trouver dans les bibliographies proustiennes, ou du moins pas sous ce nom, ce petit texte lu en une vingtaine de minutes ravira les curieux de Proust, les esprits satiriques et ceux qui voudraient entrer dans l’œuvre de ce géant par une petite porte facile.

Il s’agit, en fait, de la préface que Proust écrivit pour Tendre Stocks, recueil de trois nouvelles de son ami Paul Morand, paru en 1921, republié par Gallimard dans la collection « L’imaginaire » en 2007, accompagné de ladite préface de Proust. Nous n’apprendrons rien à personne en posant qu’on est en droit d’attendre d’une préface qu’elle présente l’ouvrage qu’elle accompagne, qu’elle en dise quelque chose, qu’elle l’introduise, le contextualise, le commente un tantinet… Proust, esprit peu commun et souvent retors, ne conçoit pas ainsi l’art de la préface : parler de tout, mais surtout pas du livre qu’il préface, telle est sa maxime. Ainsi, après avoir écrit deux ou trois mots de Morand, qu’il loue à la va-vite, il traite du sujet qu’il a choisi — le style — et se sert de l’espace que lui accorde cette préface comme d’une tribune.

Le texte de Proust a pour point de départ un propos particulièrement incongru d’Anatole France, propos dont il s’outrage gentiment, eu égard au respect qu’il a pour son « cher maître » :

Mon cher maître Anatole France, que je n’ai pas revu hélas, depuis plus de vingt ans, vient d’écrire dans la Revue de Paris, un article où il déclare que toute singularité dans le style doit être rejetée.

La machine-de-guerre-Proust part alors en croisade contre les platitudes du style, en commençant par une réponse polie à Anatole France, qui lui permet de se raccrocher un peu à son sujet, à savoir Paul Morand :

Or il est certain que le style de Paul Morand est singulier. Si j’avais la joie de revoir M. France dont les bontés pour moi sont encore vivantes sous mes yeux, je lui demanderais comment il peut croire à l’unité du style, puisque les sensibilités sont singulières.

Ensuite, commence l’assassinat en règle d’un certain nombre d’écrivains du xixe siècle :

On écrit mal depuis la fin du xviiie siècle. En vérité, voilà qui pourrait donner lieu à bien des réflexions. Il n’y a pas de doute que beaucoup d’auteurs ont mal écrit au xixe siècle. […] M. Taine, avec sa prose coloriée comme les plans en relief, pour frapper plus vivement les élèves des classes secondaires, pourrait recevoir quelques honneurs mais être banni tout de même. Si pour la juste expression des vérités morales, nous conservions M. Renan, ce serait pourtant en confessant qu’il écrit parfois fort mal. Sans parler de ses derniers ouvrages où la couleur détonne d’une façon si constante, qu’un effet de comique semble être recherché par l’auteur […]. Rarement chez un prosateur de haut mérite, vit-on pareille impuissance à peindre.

Le moins épargné, l’on s’en doute, est l’infâme Sainte-Beuve, peint comme un ignorant lâche et empoté :

Sainte-Beuve dont la stupidité se montre telle qu’on se demande si elle n’est pas une feinte de la couardise […]. Il disait d’un livre « c’est un tableau à l’eau-forte » ; il n’aurait pas été capable de reconnaître une eau-forte. Mais il trouvait que littérairement, cela faisait bien, était mignard, et gracieux.

Stendhal, Boileau, Racine et Péguy sont aussi les cibles de ces critiques stylistiques, mais ils sont épinglés avec un peu plus de révérence et en nuances.

Si l’on peut retenir de cette préface un vrai bonheur de lecture causé par des formules délicieuses, l’on ne pourra s’empêcher de faire remarquer que Proust peine à organiser clairement son discours : ces quelques pages croustillantes sont un véritable fouillis qui mériterait d’être inscrit dans la tradition littéraire renaissante du « coq-à-l’âne ». Un peu de Morand par-ci, un peu de sucre cassé sur le dos d’untel par-là, encore un peu de Morand…Heureusement que le texte ne fait pas plus de vingt pages !

Pour « remplir » un peu le volume, l’éditeur a accompagné le texte de Proust d’une introduction de Paul Morand, sorte de clin d’œil : ainsi Morand rend-il la pareille à Proust en lui offrant à son tour une manière de préface. Les « graphèmes » de Nja Mahdaoui qui se mêlent aux deux textes tombent comme un cheveu sur la soupe, n’illustrent rien, n’apportent rien, mais ne gênent aucunement la lecture. Encore une fois, même pour un texte de si petite ampleur augmenté d’illustrations inutiles, le travail de Fata Morgana confine au sublime en matière d’édition.

INFORMATIONS

Marcel Proust, Remarques sur le style

Fata Morgana, 2016.

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