Chantons le grand Colin

par Loïc Chahine · publié samedi 20 aout 2016

Pour l’art lyrique français, la période qui sépare la mort de Lully (1687) de l’avènement de Rameau (1733) semble une sorte de désert sinistré pendant lequel on n’aurait produit que des œuvres médiocres incapables de se maintenir au répertoire et indigne de l’intérêt de la postérité. La réalité est, bien sûr, plus complexe, et La Musique à la cour de Louis XV. François Colin de Blamont (1690–1760) : une carrière au service du roi de Benoît Dratwicki, par ailleurs directeur artistique du Centre de musique baroque de Versailles, le rappelle avec éclat.

Issu d’une thèse de doctorat et consacré au départ à la figure méconnue de François Colin de Blamont (1690–1760), le parti pris en est clair et énoncé dès le départ : « gardons-nous de partir en quête d’un génie ignoré. Colin de Blamont fut plus certainement un témoin vigilant et un acteur engagé de son temps, un créateur et un passeur d’idée, défenseur d’une certaine vision de la tradition française sans être pour autant totalement hermétique aux nouveaux courants. C’est ce qui fait aujourd’hui tout l’intérêt de sa carrière » (p. 12). Au fil de l’ouvrage, et en particulier dans l’analyse détaillé des œuvres, l’on découvre sous la plume de Benoît Dratwicki un compositeur qui sait exactement ce qu’il fait, capable de se renouveler, italianisant dans ses cantates mais s’interdisant tout italianisme dans Les Fêtes grecques et romaines — qui furent sans doute son plus grand succès ; intégrant par la suite, dans ses Caractères de l’amour, des nouveautés mises à la mode par Rameau, sans toutefois renoncer à son propre style, toujours proche du drame — car là est sans doute l’une des caractéristiques essentielles qui apparaît en filigrane des analyses d’œuvres : Colin de Blamont semble avoir toujours été habile à mettre en avant les personnages, les situations, leurs spécificités. Il est un mot qui n’est pas prononcé, et qui pourtant aurait sans doute sa place dans ces analyses : en se situant généralement dans la plus stricte tradition lulliste, en y intégrant parfois quelques nouveautés, on peut se demander si Colin de Blamont n’incarne pas un certain classicisme de l’art lyrique français.

Si le chapitre consacré aux ouvrages parisiens retrace avant tout leur histoire et les analyse en détail, il faut faire un sort à part au long chapitre sur « Le service de la cour », celui qui sans doute répond le plus au titre de l’ouvrage — car avec Blamont, il s’agit en fait au total de La Musique à l’époque de Louis XV et non seulement à la cour. Benoît Dratwicki dresse là un panorama des institutions musicales de la cour, des festivités, du personnel, de son organisation, qui, bien au-delà de la figure de Colin de Blamont, est éclairant. Fruit du dépouillement de nombreux documents d’archives et de témoignages, il livre une vision d’ensemble du monde qui entoure le Surintendant, fonction que Colin a occupée pendant près de quarante ans. Le versant sacré n’est pas oublié, rappelant que Blamont n’a cessé d’intriguer pour imposer son Te Deum, non sans déclencher d’âpres querelles parmi lesquelles Benoît Dratwicki guide le lecteur.

Dans son ensemble, l’ouvrage se lit avec plaisir — voire avec enthousiasme — et regorge d’informations comme, parfois, d’anecdotes. L’auteur a eu soin de présenter brièvement toutes les figures qui jouent un rôle à un moment où un autre de son développement — librettistes, chanteurs, concurrents, patrons —, sans présupposer de la connaissance que pouvait en avoir son lecteur, et rend ainsi son propos tout à fait accessible. Le style de Benoît Dratwicki, légèrement influencé par celui du xviiie siècle, est alerte, agréable et clair, voire charmant. Enfin, le livre est abondamment illustré, avec même une quinzaine de planches en couleur, et cette illustration participe évidemment de la restitution d’une atmosphère et d’un univers largement méconnus aujourd’hui.

L’objectivité de Benoît Dratwicki n’est jamais sécheresse, et il excelle à nous conduire aussi bien parmi les arcanes de l’organisation institutionnelle de la musique à la cour de Louis XV que parmi les pages, exceptionnelles ou plus simples, des œuvres de Colin de Blamont. En somme, La Musique à la cour de Louis XV peut prétendre ne pas s’adresser qu’aux spécialistes, mais aussi aux amateurs plus ou moins éclairés et se pose d’emblée comme un jalon essentiel de la bibliographie.

Il resterait maintenant à espérer que des œuvres aussi célèbres en leur temps que Les Fêtes grecques et romaines et aussi vantées en ces pages que Les Caractères de l’amour, ou encore la cantate La Toilette de Vénus, retrouvent le chemin des planches et des studios : l’intérêt de la musique de François Colin de Blamont n’est pas qu’historique, il est aussi esthétique, et le plaisir qu’elle peut faire mérite de renaître par l’art des sons, maintenant qu’il est illustré par celui des mots.

INFORMATIONS

Benoît Dratwicki, La Musique à la cour de Louis XV. François Colin de Blamont (1690–1760) : une carrière au service du roi

Presses universitaires de Rennes, 2016.

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