Le clavicorde a un prêtre, il lui fallait donc un temple

par Loïc Chahine · publié mercredi 26 aout 2015

Un concert de clavicorde est une chose périlleuse, car l’instrument, on le sait, est d’une rare discrétion. Concrètement, à quatre mètres, on n’entend plus grand-chose. Aussi pouvait-on nourrir quelque inquiétude à l’idée que Mathieu Dupouy allait se produire dans l’église de Landogne. Ce n’est pas seulement la grandeur du lieu qui pouvait inquiéter, mais aussi sa forme en longueur : il vaut mieux disposer le public autour du clavicorde. L’église de Landogne est petite, mais sans doute pas assez encore. Aussi, sitôt Gilles Cantagrel eut-il conseillé aux auditeurs, en introduction, de se rapprocher autant qu’il serait possible, sitôt étais-je levé et en route pour des places que le ciel avait gardées libres au premier rang. De là, il était possible d’entendre dans de bonnes conditions — ou du moins d’assez bonnes, car si les interventions de Gilles Cantagrel ne manquent pas d’intérêt, elles avaient ici le défaut de briser cette atmosphère si particulière que crée la faiblesse du son du clavicorde ; il ne faudrait pas parler mais murmurer. Le « pire », si l’on peut dire, ce sont les applaudissement, car ils sont bruyants et brisent violemment l’enchantement.

Si le nom qui vient la premier à l’esprit quand on pense au clavicorde est celui de Carl Philipp Emanuel Bach, qui avait, on le sait, une dilection toute particulière pour l’instrument, il semble que Bach père le goûta tout autant, si l’on en croit le témoignage hyperbolique de Forkel :

Le clavicorde était son instrument favori. Les clavecins, bien que susceptibles d’une grande diversité d’expression, n’avaient point à son gré assez d’âme, et les pianoforte étaient de son temps trop proches de leurs premiers balbutiements, et de plus trop lourds, pour qu’il pût s’en contenter. Il considérait par conséquent le clavicorde comme le meilleur instrument pour étudier, comme d’ailleurs pour faire de la musique dans l’intimité. Il aimait à lui confier ses plus fines pensées, et ne croyait pas qu’il fût possible d’obtenir sur un clavecin ou d’un pianoforte une aussi grande variété dans les nuances que sur cet instrument, certes faible en puissance, mais, malgré sa petitesse, extraordinairement souple1.

Ce témoignage, certains l’ont dit, pourrait être remis en question, puisque l’on sait que Forkel se fonde sur les dires de Carl Philipp Emanuel Bach, qui avait lui-même une particulière dilection pour le clavicorde ; néanmoins, ce goût personnel pouvait-il outrepasser la dévotion envers la figure paternelle ? Cela paraît peu probable.

Au cœur du programme concocté par Mathieu Dupouy, donc, deux œuvres de Johann Sebastian Bach, mais pas n’importe lesquelles : de celles qui relèvent de l’intimité. C’est parfaitement clair pour le Capriccio sopra la lontananza del fratello diletissimo BWV 992, sans doute composé en 1704 à l’occasion du départ de Johann Jakob, le frère aîné. C’est l’une des seules pièces instrumentales de Bach — si ce n’est la seule, le cas, par exemple, de L’Offrande musicale étant très particulier — qui comporte un programme au sens romantique du terme ; à chaque mouvement est associée une phrase qui livre la « clef » : les tentatives de ses amis de le dissuader du voyage, la tristesse, les adieux, et le voyage lui-même. L’œuvre se clôt avec brio par une Fuga all’imitazione della cornetta di postiglione, le motif du « cor de postillon » ayant été exposé dans le mouvement précédent.

L’idée de programme musical pour une œuvre instrumentale avait déjà été exploitée dans une œuvre pour clavier par Johann Kuhnau, qui fut ni plus ni moins que le prédécesseur de Johann Sebastian Bach comme Cantor de Leipzig. En 1700, il publie six sonates qui constitue la Musikalische Vorstellung einiger biblischer Historien (Expression musicale de quelques épisodes bibliques). Chacune évoque un moment précis. La seconde montre Saul malinconico e trastullato per mezzo della Musica (Saül mélancolique et soigné par la musique), avec, comme chez Bach, des indications pour chaque mouvement : la colère et la tristesse du roi, la harpe de David, etc. L’évocation de la harpe convient bien, comme celle de la mélancolie, au clavicorde.

L’autre œuvre de Bach père donnée est la Fantaisie Chromatique et Fugue BWV 903. Dans sa présentation, Gilles Cantagrel a supposé qu’elle avait pu être composée comme une sorte d’oraison funèbre pour Maria Barbara, la première épouse du Cantor, mère de Wilhelm Friedemann et de Carl Philipp Emanuel, morte en 1720. L’idée est séduisante, et rattache d’ailleurs la pièce non seulement aux œuvres « à programme » qui la précèdent, quoiqu’il n’y ait plus ici de précisions textuelles, mais aussi à la musique de l’intimité. À l’appui de sa théorie, Gilles Cantagrel signale que le manuscrit appartenait à Wilhelm Friedemann qui, contrairement à ce qu’il fit de la plupart des autres partitions héritées de son père, ne s’en sépara pas. L’exécution au clavicorde de cette œuvre sous les doigts experts de Mathieu Dupouy la rend moins grandiose, moins impérieuse, et plus triste, plus fine aussi, peut-être, plus fluide en tout cas, et fait ressortir des choses différentes. Les arpèges, par exemple, sonnent très différemment.

Après le père, le fils, bien entendu, illustré par deux œuvres que Mathieu Dupouy a par ailleurs enregistrées : l’Abschied von meinem Silbermannischen Claviere Wq. 66, et la Fantaisie C. Ph. E. Bachs Empfindungen, deux œuvres qui, par leurs titres mêmes, appellent l’expression du moi intime, par leur forme à la fois concentrée et libre. Peut-être est-ce à cela que ressemblaient les pièces que Carl Philipp Emanuel joua à Charles Burney quand ce dernier vint le rencontrer à Hambourg — du moins quand il improvisait, car Carl Philipp n’écrira les deux œuvres que plus tard, au soir de sa vie. Le voyageur nous raconte que le musicien était presque dans un état second, et l’on imagine bien que les Sentiments de C. Ph. E. Bach peuvent donner lieu à l’expression de l’exaltation comme de l’abattement. Mathieu Dupouy y ose un pianissimo (ou plus piano encore) qui semble repousser les limites de l’audition. C’est un murmure, un murmure délicieux. Dans ce cadre un peu rigide du concert, du lieu pas très adapté, le silence est tel qu’on pourrait croire qu’il ne joue pour nous. On retient presque son souffle, car Mathieu Dupouy a l’art de véritablement exprimer des choses — on ne sait pas précisément quoi, quand on l’écoute, on sent, on ne réfléchit plus.

C’est là, proprement, quand le péril est écarté, la magie d’un concert de clavicorde : on se laisse prendre. On sait que Charles Burney fut émerveillé de ce qu’il entendit à Hambourg en 1772 ; nous ne le fûmes pas moins de ce que nous entendîmes à Landogne le 14 août 2015.

Évocation discographique

Mathieu Dupouy a enregistré un très beau programme consacré à Carl Philipp Emanuel Bach, intitulé Pensées nocturnes et paru chez Hérissons en 2009. En voici un extrait :

Fantaisie C. P. E. Bachs Empfindungen Wq. 67.

Notes

1. Forkel, Über Johann Sebastian Bachs Leben, Kunst und Kunstwerke, Leipzig, Hoffmeister und Kühnel, 1802, p. 17 : »Am liebsten spilete er auf dem Clavichord. Die sogenannten Flügel, obgleich auch auf ihnen ein gar verschiedener Vortrag statt findet, waren ihm doch zu seelenlos, und die Pianoforte waren bey seinem Leben noch zu sehr in hirer ersten Entstehung, und noch viel zu plum, als daß sie ihm hätten Genüge thun können. Er hielt daher das Clavichord für das beste Instrument zum Studien, so wie überhaupt zur musikalischen Privatunterhaltung. Er sand es zum Vortrag seiner feinsten Gedanken am bequemsten, und glaubte nich, daß auf irgend einem Flügel oder Pianoforte eine solche Mannigfaltigkeit in den Schattirungen des Tons hervor gebracht werden könne, als auf diesem zwar Ton-armen, aber im Kleinen außerordentlich biegsamen Instrument.«

INFORMATIONS

Mathieu Dupouy, clavicorde.

« Histoires en musique », œuvres de Johann Kuhnau, Johann Sebastian et Carl Philipp Emanuel Bach.

Concert donné en l’église de Landogne le 14 août 2015 dans le cadre du Festival Bach en Combrailles.

Crédit photo : Daniel Liburski pour Accent Tonique.

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