Stradella comme au premier jour

par Loïc Chahine · publié vendredi 14 septembre 2018

Grâce au travail d’Andrea De Carlo, la musique d’Alessandro Stradella sort progressivement de l’ombre au rythme d’une grande œuvre (opéra ou oratorio) par an, recréée d’abord au Festival créé autour du compositeur à Nepi et Viterbe, puis enregistrée pour Arcana. Cette année, c’est au tour d’Ester, liberatrice del popolo ebreo de retrouver les pupitres et de redevenir matière sonore.

On y retrouve avec bonheur Roberta Mameli, déjà Sainte Pélagie d’exception il y a deux ans. Dominant clairement la distribution, elle n’a qu’à ouvrir la bouche pour persuader : voilà une grande artiste, dont la moindre note est pleine de personnalité. Sans faire la vedette, sa présence s’impose avec une douce autorité, et l’on comprend sans peine qu’Assuérus lui soit tout dévoué. Elle campe une Esther pleine de finesse, se jouant des difficultés du style de Stradella. Mieux : il semble qu’elle incarne la sensibilité de Stradella et sa volubilité, sa versatilité.

Face à elle, les deux jeunes sopranos s’en tirent avec les honneurs. La voix ronde et brillante de Cristina Fanelli, en Espérance Céleste, fait mouche, tandis que Paola Valentina Molinari donne du charme à ce qui aurait pu n’être que des utilités.

Chez les messieurs, le contre-ténor Filippo Mineccia n’a pas beaucoup à chanter seul, mais trouve sa place dans les ensembles. Les registres de la voix sont très inégaux, mais le chant est toujours expressif et jamais distant — constante, d’ailleurs, dans toute la distribution. La basse Salvo Vitale impressionne par son timbre sombre son chant impeccable ; il est rare d’entendre des voix graves aussi précises, et en voici une. Il parvient encore à faire passer les affects du texte dans le timbre même (par exemple dans « Non dimorate più »). Quant à Sergio Foresti, qui campe le « méchant » Aman, il a paru un peu à la peine au début de l’œuvre, empêtré dans un style probablement trop « vériste » (par exemple dans « Piangete pur »), mais il est très à son aise dès qu’il faut faire du théâtre, et en particulier dans la deuxième partie où l’on découvre un personnage tourmenté.

La grande victoire de la soirée, c’est l’esprit d’équipe. Contrairement aux précédents oratorios exhumés par Andrea De Carlo, Ester compte de nombreux ensembles à l’écriture très contrapuntique et dense. Ici, chacun des chanteurs devait à la fois tenir une partie soliste et s’intégrer à ces ensembles (à l’exception d’Esther elle-même), et chacun s’est acquitté de cette tâche avec maestria.

Le chef Andrea De Carlo avait d’emblée donné le ton dans son mot d’introduction à cette soirée qui constituait le concert d’ouverture du Festival, affichant sa volonté de faire se croiser musique baroque et musique contemporaine au sein de chaque soirée : pourquoi donc n’y avait-il pas de pièce contemporaine ce soir-là ? parce que pour lui, Stradella c’est déjà de la musique contemporaine. Si l’on peut trouver qu’il y a là une pirouette rhétorique — toute musique, au fond, est censée devenir contemporaine au moment où on la joue —, il est vrai que Stradella se réinvente constamment et que l’une des seules choses dont on puisse être sûr quand on vient écouter une nouvelle œuvre de sa plume, c’est qu’il y aura des surprises. Dans Ester, les mélodies sont souvent torturées, elles ont çà et là l’air de vouloir s’enfuir (par exemple dans le premier monologue d’Aman).

De fait, Andrea De Carlo traite la partition d’Ester sans aucun conformisme ; tout au contraire, chaque motif sonne comme si c’était la première fois qu’il apparaissait dans l’histoire de la musique. Suivi par un ample continuo (huit musiciens, où l’on retrouve quelques fidèles comme Daniel Zapico, Simone Vallerotonda ou Andrea Buccarella), il dirige avec enthousiasme et insuffle à l’ouvrage une urgence, une vitalité, une incandescence même qui prennent l’auditeur au premier mot et le reposent au dernier : pas un instant de relâchement. Tout paraît neuf, sans pourtant sembler fabriqué.

Ainsi, la gestion de plusieurs fins de phrases que le compositeur a coupées nettes (en particulier dans plusieurs ensembles, dont celui qui clôt l’œuvre) est exemplaire, entre théâtralité et absence de geste superflu : il n’y a pas ici cette manie de pointer du doigt l’arrêt abrupt du discours musical, il y a une énergie qui s’arrête et un silence qui se fait. L’effet n’en est que plus saisissant.

INFORMATIONS

Alessandro Stradella, Ester, liberatrice del popolo ebreo.

1er septembre 2018, Viterbe (Italie). Concert d’ouverture du Festival Barocco Alessandro Stradella.

Roberta Mameli, Cristina Fanelli, Paola Valentina Molinari, Filippo Mineccia, Sergio Foresti, Salvo Vitale

Ensemble Mare Nostrum
Andrea De Carlo, dir.

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