L’air vivifiant des montagnes d’Auvergne

par Loïc Chahine · publié lundi 20 aout 2018

C’est toujours autour du même petit village de Pontaumur et de son orgue que, pendant une semaine d’été, Bach rayonne sur l’Auvergne. Cette année, plusieurs concerts du festival Bach en Combrailles ont mis à l’honneur la pratique de l’arrangement, de la transcription. et de la recréation. Arrangements et transcriptions d’aujourd’hui, comme ceux que Guillaume Rebinguet-Sudre a signés pour son Ensemble Baroque Atlantique, ceux de Louis-Noël Bestion de Camboulas pour ses Surprises, ou encore l’entreprise du Hildebrand Consort de créer une messe luthérienne à partir de la Clavier-Übung III pour orgue de Bach ; mais aussi arrangements et transcriptions de l’auteur prolongés par les interprètes, pour la cantate Ich habe genug dont Bach a laissé trois versions et dont l’ensemble A nocte temporis invente la quatrième (pour ténor), ou pour la Markus-Passion où le compositeur a lui-même réutilisé des œuvres antérieures, sans que le matériel nous soit parvenu, de sorte que de nombreux musicologues et musiciens se sont aventurés dans sa reconstitution ; arrangements au carré, enfin, quand le Consort Brouillamini transcrit pour ses flûtes à becs les transcriptions que Bach a faites pour orgue de concertos de Vivaldi.

Ces « modifications » rappellent que ces musiques anciennes n’ont pas été destinées à rester figées, mais peuvent se transformer au gré des circonstances. Et justement, certaines circonstances ont imposé de nouvelles transformations à l’ensemble Les Surprises qui donnait un programme assez similaire à celui du récent disque Mysterien-Kantaten (Ambronay Éditions). Tout commençait fort bien avec la Ciaconna de Pachelbel (originellement pour orgue, ici pour cordes et basse continue) déployant son élégant contrepoint. C’était compter sans l’écrasante chaleur qui eut raison de l’une des deux violonistes, laquelle a failli s’écrouler sur scène. Après sa prise en charge et quelques instants de concertation, Les Surprises reprennent leur programme : le claveciniste, organiste et co-directeur musical de l’ensemble jouera la partie de violon manquante à la main droite du clavier… mais évidemment, l’équilibre du tout s’en trouve altéré. Il n’empêche : l’édifice, quoique pas dans son plus brillant état, se tient, et révèle le professionnalisme des musiciens ; dans la cantate BWV 58 de Bach, Marie Rouquié, qui devait jouer le violon II, s’empare en déchiffrage de la partie de violon I.

Les pièces vocales pâtissent un peu moins de la modification, la voix s’y trouvant au premier plan et toujours aussi bien soignée dans l’écrin instrumental raffiné qui l’accompagne. Étienne Bazola articule idéalement son De Profundis de Bruhns et la voix a gagné en ampleur sans perdre en agilité : il se joue des vocalises avec une aisance sans faille, et sa conviction emporte aisément l’adhésion. La soprano Cécile Achille se pare d’un timbre argenté, presque lunaire, qui magnifie l’émouvant Klag-Lied de Buxtehude.

L’ensemble Le Consort, au nom peu modeste — comme s’il n’y avait pas d’autre consort ! — n’a pas eu à souffrir de tels aléas mais nous a finalement moins convaincus. Les quatre jeunes musiciens affichent d’emblée confiance et brillance ; la première sonate, de Dandrieu, est interprétée de mémoire, et que de jeux de regards entre les uns et les autres ! Le claveciniste Justin Taylor, surtout, semble perpétuellement attentif à ses partenaires. Certains choix étonnent, comme le continuo de ce dernier, assez proche finalement d’une partie soliste, quoique relativement discrète. Mais le vrai problème de cet ensemble est le manque d’approfondissement des lectures. Cela brille, cela joue vite et fort — au détriment d’ailleurs de la lisibilité des mouvements rapides —, mais derrière tout cela, qu’y a-t-il ? Passé l’éblouissement des premiers instants, l’ennui gagne parfois l’auditeur, autant que l’agacement d’un jeu souvent « moderniste » qui semble ne pas assumer les contrastes de nuances et abuser des amortis. Bref, sur des bases techniques assez solides, Le Consort doit encore gagner en maturité pour pleinement convaincre et durer plus que la jeunesse et la nouveauté.

Il n’en va pas de même de l’ensemble A nocte temporis qui semble se bonifier à grande vitesse. Après un disque d’airs de cantates, le ténor Reinoud van Mechelen et ses comparses s’emparent de deux cantates de Bach et d’une cantate de Melchior Hoffmann, qui le précéda de quelques années à Leipzig à la direction du Collegium Musicum.

Les musiciens se sont installés à la tribune de l’orgue de Pontaumur, copie conforme de celui d’Arnstadt. Comme ce dernier, l’orgue est haut, un ton au-dessus de 415 Hz ; cela permet de jouer avec les deux tonalités Kammerton (le ton de la chambre, bas) et Chorton (le ton de l’orgue, haut), comme les parties séparées de certaines cantates de Bach nous apprennent qu’on le fit à l’époque. Cela n’allait-il pas générer des problèmes d’intonation ? Pas pour A nocte temporis. L’ensemble maîtrise pleinement son sujet ; l’équilibre entre les parties est excellent, le hautbois n’occulte jamais la flûte et vice versa ; le discours est bien mené, sans ostentation. Quant à Reinoud van Mechelen, il trouve chez Bach un terrain privilégié pour faire valoir ses qualités : un timbre suave, une vocalité qui s’épanouit avec aisance, une articulation soignée, un rejet de l’histrionisme. En somme, l’ensemble A nocte temporis s’est montré parfaitement à la hauteur des œuvres qu’il a choisies aussi bien que de l’excellence qu’on peut attendre du festival Bach en Combrailles.

C’est aussi dans les « Nocturnes » que le festival a brillé. Une discussion entrecoupée de pièces de musique avec le violoniste et facteur de clavecins Guillaume Rebinguet-Sudre — qui aurait gagné à se dérouler plus tôt, tant les sujets évoqués étaient cruciaux pour la conception de la musique « historiquement informée », et surtout, en deux concerts, l’intégrale de L’Art de la fugue au clavecin et à l’orgue par Jean-Luc Ho. La partie à l’orgue s’est avérée particulièrement réussie, le musicien transcendant évidemment la dimension contrapuntique des contrepoints pour en exalter aussi bien la clarté que la sensibilité. Le dernier contrepoints, interrompu, restera assurément un grand moment dans l’histoire du Festival.

Nous nous en voudrions, enfin, de ne pas mentionner ces autres moments qui font qu’un festival n’est pas seulement une liste de concerts mais aussi d’autres évènements qui les entourent. Ainsi, la conférence d’Éric Lebrun sur la Clavier-Übung III de Bach, mercredi 8 août, s’est avérée aussi passionnante que les considérations d’Itay Jedlin sur la reconstitution-recréation de la Markus-Passion qu’il a menée avec Freddy Eichelberger ; chacun dans un style différent a su expliquer avec clarté et enthousiasme les enjeux des œuvres. Et le « Bal Trad’ » apportait, comme l’an dernier, son lot de convivialité, rappelant encore une fois que la musique, y compris celle de Bach, n’est pas seulement affaire de recueillement, mais aussi de gens vivants — qu’ils le soient aujourd’hui ou qu’ils l’aient été il y a deux ou trois siècles.

Remerciements

L’auteur remercie chaleureusement toute l’équipe du festival pour son accueil et sa convivialité.

INFORMATIONS

XXe festival Bach en Combrailles. 6–12 août 2018.

Photos © Antoine Thiallier

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