Versailles, cœur battant du baroque français

par Loïc Chahine · publié lundi 25 juin 2018

En découvrant la saison à venir du Centre de musique baroque de Versailles, on demeure ébloui. Neuf nouvelles productions d’opéras, plusieurs reprises, plus des récitals et l’activité ordinaire de la recherche et du chœur que constituent les Pages et les Chantres. Il y aura des pièces célèbres et des raretés. Bref, de quoi piquer la curiosité et satisfaire les appétits.

Alors que l’Opéra national de Paris semble n’avoir pas pris beaucoup d’intérêt à célébrer ses 350 ans dans sa programmation1, le Centre de musique baroque de Versailles rappellera avec éclat ce que fut l’Académie royale de musique jusqu’à la veille de la Révolution française. Et surtout, il montrera des œuvres oubliées. Ainsi, Lully, relativement bien servi sans le soutien de l’institution versaillaise, est presque absent de cette saison, qui voit en revanche venir des chefs-d’œuvre que l’on osait presque plus attendre, comme la pastorale Issé de Destouches (1708). On se réjouit de découvrir enfin dans son intégralité cette partition dont les extraits que nous connaissons sont plus qu’alléchants, et l’ensemble Les Surprises devrait la servir avec faste. L’Europe galante de Campra, premier « opéra-ballet » fait aussi son retour , et devrait même entrer enfin dans une discographie où seuls des extraits sont disponibles.

À l’autre bout de la chronologie, Tarare (1787, la même année que Don Giovanni, et sur un livret de Beaumarchais) viendra compléter le cycle consacré à Salieri par le CMBV et Les Talens lyriques, commencé avec Les Danaïdes et dont le deuxième volet, Les Horaces, devrait paraître en disque prochainement. Si ces deux nouveaux opus sont du niveau, justement, des Danaïdes, qui est probablement l’une des plus belles réussites des Talens lyriques ces dernières années, il y a, une fois de plus, de quoi se réjouir.

La fructueuse collaboration avec Budapest se poursuit également, et György Vashegyi dirigera une nouvelle version de Jephté de Montéclair, et surtout la recréation d’Hypermnestre de Gervais (1716) — un compositeur, là encore, absent au disque, à qui est donc promise une entrée fracassante dans la discographie.

Enfin, le Persée de 1770 va connaître une sorte de suite en la version remaniée par Louis-Joseph Francœur en 1778 d’Armide de Lully — le Surintendant passera donc bien, quoique furtivement, dans cette vaste saison. Ce seront à nouveau Hervé Niquet et son Concert Spirituel qui s’y colleront, et l’on ne doute pas qu’ils sauront faire briller la pâte orchestrale de cette musique post-ramiste dédaignée par certains, mais qui ne manque pas de séductions plastiques. Ces productions « versions tardives » de Lully sont également l’occasion de rappeler que dans le répertoire de l’Académie royale de musique au xviiie siècle, les œuvres ne sont pas figées mais perpétuellement remaniées, que ce soit par l’ajout de quelques danses ou par une réécriture plus globale et plus profonde. Ainsi, pour Jephté dont Montéclair donne, à quelques mois d’intervalle, trois versions, Benoît Dratwicki et György Vashegyi mènent une véritable réflexion sur les qualités particulières de chacune des versions et veulent ainsi choisir en toute conscience celle qui sera offerte au public le 11 mars 2019.

L’opéra-comique sera aussi représenté par Raoul Barbe-bleue de Grétry, avec une distribution de choix. Si la discographie a jusqu’ici fait la part belle aux œuvres les plus ambitieuses de Grétry, et en particulier aux grands opéras comme Andromaque, La Caravane du Caire et Céphale et Procis, il est grand temps de rendre justice au maître de l’opéra-comique du xviiie siècle, car dans cette légèreté, il n’a guère de rival avant Auber. Espérons que ce Barbe-bleue donnera l’envie et le goût aux artistes comme au public de se pencher sur d’autres opéras-comiques, comme Le Jugement de Midas ou Le Tableau parlant.

Nous avons également signalé en introduction les récitals. Marie Kalinine, Katherine Watson, Véronique Gens, Reinoud van Mechelen en seront les héros — c’est-à-dire aussi les hérauts, car le récital est souvent l’occasion pour l’auditeur de s’attacher à une personnalité d’aujourd’hui pour explorer un répertoire. Et ceux parrainés par le CMBV seront l’occasion de faire découvrir, à côté de pages bientôt, des extraits d’œuvres de Collasse, Stuck, Campra, parfois si difficiles à recréer dans leur intégralité. Bref, les récitals ne sont pas à négliger.

Nombre de ces projets, on l’a évoqué, devraient donner lieu à des enregistrements discographiques. Il est heureux qu’une institution comme le Centre de musique baroque de Versailles ait à cœur de laisser des traces de ces productions ambitieuses auxquelles tous les spectateurs ne peuvent pas s’inviter, ne serait-ce que pour des raisons géographiques.

Mais le CMBV — la musique baroque en général, ce n’est pas que l’opéra. Les Pages et les Chantres, en particulier, auront l’occasion d’explorer le grand motet à l’époque de Louis XIV, avec Charpentier et Lully, mais aussi la musique religieuse antérieure, avec en particulier un programme autour d’Étienne Moulinié et de la musique pour Gaston, frère de Louis XIII. Un autre programme évoquera « les Musiciens du Régent » avec des motets à voix égales de Charpentier, Campra, Morin…

Enfin, le CMBV est aussi un centre de recherche. C’est ce qui permet à l’institution de recréer des œuvres : toute une équipe travaille à les chercher, à les proposer aux ensembles en les défendant avec enthousiasme, puis à en élaborer des partitions, et fait avancer les connaissances à divers points de vue. Il est encore à souhaiter que les musiciens s’approprient pleinement les résultats des travaux menés. Même si les délais de productions n’autorisent — hélas — généralement pas les expérimentations, on continue de rêver que les orchestres se débarrassent des clavecins et autres théorbes dans l’ouverture et les danses des opéras, puisque Graham Sadler a établi depuis longtemps (1980) l’absence de continuo dans ces pièces, et que ses recherches ont depuis été largement confirmées par Julien Dubruque, qui, justement, travaille abondamment pour le CMBV. En somme, la théorie est là et continue d’avancer ; reste maintenant à passer à la pratique.

Mais l’heure n’est pas à bouder ! Le CMBV semble réussir ses paris : recréer des œuvres oubliées, rejouer certaines partitions importantes car la musique doit être jouée pour vivre, faire rayonner le baroque français à l’étranger — à Berlin en ce moment, à Budapest souvent, et même à Rio —, bref, rappeler que Rameau (dont cette ambitieuse saisons offrira Les Indes galantes et Les Paladins) est aussi digne d’être joué que Bach, et qu’une tragédie en musique de Gervais mérite aussi bien sa résurrection qu’un énième opéra seria italien. Au public, maintenant, de le suivre dans cette fête !

Note

1. Une exposition, toutefois, est prévue, en collaboration avec la BnF

INFORMATIONS

Plus d’informations sur le site du CMBV.

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