Le grand écart à Bach en Combrailles

par Loïc Chahine · publié mardi 22 aout 2017

Pour sa xixe édition, le festival Bach en Combrailles dépasse les « frontières » du baroque et étend son exploration jusqu’à la fin du xixe siècle, avec le Quintette pour piano et cordes et la Sonate pour violon et piano de César Franck — le lien se fait de lui-même, puisque ce dernier fut surnommé le Bach de son temps. Pour étoffer le programme, des lectures de Bach par d’autres compositeurs ou interprètes du XIXe siècle étaient proposées : le célébrissime Ave Maria de Gounod, dans une version pour violon et piano, un arrangement pour piano seul d’un mouvement de sonate pour violon (seul) de Bach, et l’édition (pas du tout Urtext) de deux mouvements de suite pour violoncelle par Friedrich Wilhelm Grützmacher.

Il y a quelque ironie à faire se côtoyer du répertoire romantique « sur instrument d’époque » et du répertoire baroque dans une version pas vraiment « historiquement informé » — car, l’historiquement informé, ce n’est pas prendre un point temporel, n’importe lequel, et jouer un compositeur avec les codes de ce point : c’est rendre à la musique d’un compositeur, autant que faire ce peu, les codes de son temps. Cela n’empêche pas, d’ailleurs, que l’idée de montrer comment on voyait Bach à tel ou tel moment est fort intéressant — et n’a-t-on pas même enregistré la Passion selon Matthieu « version Mendelssohn » ? Ces expériences nous rappellent que, sans ces regards en arrière d’un passé vers un passé plus lointain, sans doute n’y aurait-il pas eu d’ « Historically Informed Performance » ni de « Baroqueux ».

Mais trêve de digression : venons-en aux deux œuvres de César Franck, servies, donc, sur un piano Érard de 1895 à cordes parallèles, avec, du côté des violons et de leur famille, des cordes en boyau. On pourrait même ajouter des éléments de jeu, car Girolamo Bottiglieri, premier violon (et soliste dans la sonate) nous a confirmé ce que nous pressentions : les fréquents « glissés » d’une note à l’autre, même à des endroits où il serait facile de ne poser qu’un doigt de plus pour « monter », sont un choix parfaitement délibéré, et justement « informé », puisqu’il provient de l’écoute d’enregistrements anciens (ceux de Joseph Joachim par exemple), où l’on entend un vibrato pas encore omniprésent, et des glissando qui, eux, le sont beaucoup plus — effet expressif d’une grande efficacité et à peu près banni aujourd’hui de tout jeu « de bon goût » — mais le bon goût d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier.

Rémy Cardinale, présentant le Quintette — les petites présentations des œuvres sont d’ailleurs fort bienvenues —, l’ancre dans le contexte de son époque : 1878, selon lui, c’est peu après la défaite de Sedan et la Commune de Paris, et la violence de la partition, en particulier du premier mouvement, pourrait donc être un écho de cette violence passée. Nous avouerons conserver à l’égard de cette hypothèse un certain scepticisme. Cela n’empêche pas le premier mouvement du quintette de se trouver assez bien d’une lecture engagée, passionnelle, forte : ainsi, les grands accords de toutes les instruments ensemble sonnent avec beaucoup de force. Dans l’ensemble, le premier mouvement du Quintette, ainsi joué, paraît fort moderne. Le parti pris est totalement assumé, et il en résulte une tumultueuse densité émotionnelle.

Cette violence immense, peut-être même excessive — le nom d’« Armée » pris par l’ensemble aura pu paraître on ne peut plus adapté —, dans le premier mouvement, laisse place à une menace sourde dans le deuxième mouvement, menace sous-jacente, génératrice de tension brumeuse — c’est-à-dire aussi matérielle que la brume —, qui ne laisse pas de répit et monte en puissance, une puissance inquiétante, comme dans une sorte de cauchemar inextricable. On retrouve dans le troisième mouvement une sorte de synthèse des deux précédents.

Il faut parler, plus que de la franchise de certaines attaques, de leur virulence. Pour autant, le son, très direct, sait se faire aussi fluide qu’il peut être dur. Disons même que le jeu assez peu chantant, ce jour-là en tout cas, de Rémy Cardinale est un atout pour cette lecture du Quintette. Il n’en va pas tout à fait de même dans la Sonate pour piano et violon, partition plus apaisée, où l’on aurait aimé que le piano se fasse plus lyrique, peut-être moins détaché, plus nuancé aussi — à l’exemple de celui, excellent, de Girolamo Bottiglieri, au lyrisme assumé, mais jamais kitsch, peut-être justement parce que ne cherchant pas à s’excuser de son caractère, de ses glissando, de sa chaleur, de sa passion…

Signalons pour finir que la version enregistrée s’avère plus équilibrée et ne pâtit pas des mêmes réserves : tout en conservant les mêmes qualités d’engagement et d’articulation, la douceur y trouve aussi sa place, et le piano sait s’y faire moins marqué. Tout cela nous rappelle qu’un concert n’est pas un disque, et vice-versa.

Ce concert aura provoqué des réactions tout à fait diverses : certains ont adoré, d’autres franchement détesté. Quoi qu’il en soit, les membres de L’Armée des romantiques ont paru habités — Rémy Cardinale avait souvent, dans les moments les plus douloureux des partitions, le visage grimaçant — et lancés à corps perdu dans les deux œuvres de Franck. L’ensemble peut se targuer d’un vrai travail sur le son, sur le grain du son, sur son impact, et d’un engagement sans faille, ne laissant rien dans l’ombre. Sans doute aura-t-il encore à gagner encore un peu en clair-obscur.

Et le même soir

C’était une tout autre ambiance en soirée, à quelques kilomètres de là. Vincent Morel, le directeur artistique du festival Bach en Combrailles, a rappelé que celui qu’on se plaît aujourd’hui à appeler « le Cantor de Leipzig » a passé au moins autant de temps à jouer au Café Zimmermann qu’à diriger ses propres cantates à l’église, et que les célébrations musicales et dansantes étaient omniprésentes dans la vie des hommes et des femmes du xviiie siècle. Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui, à l’heure de la musique enregistré, du streaming, de YouTube et des playlists ? Là n’est pas notre propos, mais il a paru opportun à Vincent Morel que l’ancrage dans le territoire des Combrailles se fasse non seulement par l’orgue de Pontaumur, cette fameuse copie de celui d’Arnstadt, mais aussi par la présence d’un « Bal Trad’ », c’est-à-dire traditionnel. Pourquoi pas, après tout ? Sans disserter longtemps là-dessus, disons tout net que l’idée est plus qu’originale : elle est plaisante ; la réalisation en est agréable ; l’ambiance y fut excellente. Il régnait au « Bal Trad’ » de Bach en Combrailles, animé par Folle Ardoise (deux accordéonistes accompagnés d’une « maîtresse à danser » qui se mit à chanter en deuxième partie, deuxième partie où ils furent rejoint, de manière assez impromptue manifestement, par un violoniste), il y régnait une franche gaieté, une franchise, une simplicité, une cordialité qui, ce nous semble, ne sont pas étrangères à l’ensemble du festival — l’équipe des bénévoles n’y étant d’ailleurs pas pour rien, réclamant à grande force, par exemple, le « Brise pied ». Passer des affres de Franck, à 17h, à la bourrée à trois temps à 21h, c’est aussi ça, Bach en Combrailles.

INFORMATIONS

Concerts donnés dans le cadre du festival Bach en Combrailles, le vendredi 11 août 2017.

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